Je ne pouvais faire comme si…chapitre 1

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancCocody, hôtel Ivoire, trente minutes après le crime…

Monsieur l’inspecteur, c’était comme dans un rêve, comme dans un mauvais rêve, je peux vous assurer. J’étais comme d’habitude à mon poste derrière le comptoir de la réception quand un couple, visiblement amoureux, pénétra en courant dans l’hôtel pour se protéger de la pluie torrentielle au dehors et vint me demander une chambre pour la nuit. Ils restèrent là, debouts devant moi, à attendre que je leur tende les formulaires à remplir. La femme se penchait sur l’homme pour le caresser ou lui mordiller tour à tour les deux oreilles. L’homme, gêné, tentait de contenir et repousser ses assauts en lui murmurant: « un peu de retenue Cécilia, quelqu’un pourrait nous voir, tu sais qu’Abidjan est petit. » Il devait être 23 heures 20 ou 25, je ne sais plus. Quelques cinq minutes plus tard, un individu, la tête recouverte par la capuche d’un ciré bleu foncé et portant un pantalon blanc mangé par la boue, fit irruption dans l’enceinte de l’hôtel pendant que le couple remplissait les documents. Il dégaina une arme à feu. Je me cachai sous le comptoir et j’entendis deux retentissants coups de feu.

L’inspecteur Kipré Bouazo nota fidèlement le témoignage du réceptionniste choqué de l’hôtel Ivoire. Juste lui posa-t-il une question: « vous n’avez pas pu voir son visage, pouvez-vous cependant donner une estimation de sa taille? » Celui-ci lui répondit que l’assassin masqué devait mesurer au moins 1.90 mètres et presque comme un robot, il ajouta que « l’assassin a dit Cécilia tu es mon seul et unique bien sur terre comme en enfer.» A côté d’eux, les techniciens des scènes de crime s’employaient à baliser la zone et à commencer leur collecte minutieuse d’indices. L’inspecteur ordonna à ses agents de poursuivre l’interrogatoire des personnes présentes et d’empêcher toute divulgation dans la presse. Il se saisit d’un talkie-walkie, le cala sur la fréquence cryptée de la police nationale et y fournit toutes les descriptions physiques de l’individu à rechercher. Il y rappela encore l’exigence de discrétion absolue et sur ce, il se rendit au commissariat central du Plateau.

Yopougon, forêt du banco, une heure environ après le crime…

Une voiture s’enfonce dans l’obscurité angoissante de la forêt du banco. Elle s’arrête près d’un buisson le moteur toujours en marche et les phares allumés. La pluie qui tombe ce jour, redouble d’intensité et donne du fil à retordre aux essuie-glaces. A l’intérieur du véhicule, un homme nettoie avec fébrilité ses habits. Il a des tâches de sang partout sur lui et tente vainement de les faire disparaître mais, plus ses mains s’activent plus les tâches se transforment en une peinture glauque, vague et indélébile. Il hurle et pleure à en devenir débile. Il ouvre son coffre à gant, se saisit d’un stylo et d’un carnet puis se met à écrire de manière furieuse, brouillonne et prolifique :

« Je m’appelle Sébastien Kouassi, je ne me souviens plus quand avec précision, mais je sais que tout a commencé il y a trois mois, une nuit d’une chaleur infernale où je n’arrivais pas à dormir. S’il ne s’agissait que de cette chaleur étouffante, j’aurai vite trouvé le sommeil sans souci. Mais, il devait être trois heures du matin et de ma fenêtre ouverte, j’entendais, provenant du parking juste en bas, le ronronnement silencieux mais dérangeant d’un moteur de voiture. Qui pouvait bien à cette heure se foutre du sommeil des gens? C’est pourquoi, je me levai et marchai à tâtons jusqu’à ma fenêtre pour voir le perturbateur. Au même moment, une ombre embrassa à pleine bouche une autre puis sortit de l’automobile en toute vitesse. J’entendis une voix étouffée qui tentait de rattraper ce fantôme par un « reviens je t’en prie! Reste encore un peu. » Je venais de voir pour la première fois ma femme, Cécilia Kablan, dans une situation adultérine. Pourtant, ce jour, elle m’avait prévenu qu’elle partait assister à des veillées funèbres. Non! Non! Et non! Ce ne pouvait pas être elle, je ne pouvais pas y croire. Ma femme était une parfaite épouse, nous gagnions de modestes revenus néanmoins tout allait bien pour nous. Notre fille venait de célébrer son premier anniversaire et moi mes trente ans. Cécilia était dans sa vingt-huitième année et venait d’obtenir un premier emploi comme assistante de direction dans une compagnie d’assurances. Moi, je suis conseiller-clientèle dans une compagnie téléphonique. Nous n’étions pas encore mariés mais les démarches traditionnelles étaient déjà entamées. Ce beau décor n’allait pas être perturbé par une vision dont, en fin de compte, je n’étais plus sûr. C’est pourquoi, je fis comme si cette scène n’avait jamais existé… »

A ce niveau de sa rédaction, Sébastien revit la tête de Cécilia et le feu de l’impact. Il n’en revenait pas, il l’avait fait. C’était un mauvais rêve à coup sûr. Il tressaillit en entendant la forte déflagration retentir dans son cerveau. Tout était allé si vite, juste une parole et deux trépas…

Plateau, commissariat du 1er arrondissement, deux heures environ après le crime…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette oeuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur.« 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :