Je ne pouvais faire comme si…chapitre 2

Précédemment dans le chapitre 1: un couple, deux coups de feu, un crime horrible commis à l’hôtel Ivoire, un assassin seul dans sa voiture pleure des regrets, un policier lance l’enquête.

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancPlateau, commissariat du 1er arrondissement, deux heures environ après le crime…

De retour de l’hôtel Ivoire, l’inspecteur Kipré Bouazo s’isola dans son bureau, s’assit de façon pataude, alluma une mèche et aspira une grande bouffée de fumée qui le fit toussoter. Au dehors, l’orage lapidait de ses grosses gouttes furieuses les tôles du commissariat du 1er arrondissement. Il se leva pour observer ce déchaînement mélancolique de la nature et paraissait silencieusement y prendre goût. Sur les vitres mouillées et embuées de son office, il se projeta le film de tout ce qu’il avait vu et entendu lorsqu’on frappa à sa porte. « Chef c’est moi ! J’ai dans ce colis les photos du crime et l’identité des victimes. » Tout en rejetant nerveusement par ses narines la fumée de la cigarette, il fit signe d’entrer et indiqua à l’agent de police de déposer le paquet sur sa table. « Sandy dit-il, que penses-tu de ce cas ? » Après un raclement de gorge, sa collaboratrice lui répondit qu’a priori elle penchait pour la thèse d’un règlement de compte orchestré par des professionnels. Un léger sourire éclaira son visage. « Un règlement de compte, oui. Un règlement de compte orchestré par des professionnels, non. Nous sommes en présence d’un cas classique de crime passionnel. Cette histoire est très simple dans la mesure où nous devrions rapidement trouver l’assassin mais, elle se complique au niveau de l’impact social qu’aura la révélation de l’identité d’une des victimes. Sandy, vois-tu, je connaissais bien, et peut-être bien toi aussi, l’homme qui vient d’être abattu. »

Cocody, hôtel Ivoire, deux heures trente minutes après le crime…

Dans une aile du deuxième étage de la tour, un détachement de policiers poursuivait la récolte des témoignages. Plusieurs personnes qui prétendaient être des témoins de choix, donnaient des versions différentes et évidemment mensongères. Quand un proclamait que l’assassin avait crié « Marguerite tu es une femme morte! » c’est un autre qui affirmait avoir vu une sanglante bagarre entre l’assassin et ses deux victimes. Ce dernier jura même au policier qui l’interrogeait que « walaï patron ! Je te dis que c’est la femme qui est morte la première parce qu’elle donnait trop de violents coups de talons aiguilles à l’assassin. Il se devait de vite la tuer sinon elle aurait percé percer sa tête. » Un dernier, sûr de son propos, dit tout simplement aux flics: « çà là, ne cherchez plus hein ! Je vous dis que c’est une histoire de pédés, on les connaît à Abidjan ici. L’assassin, c’est un pédé jaloux de son pédé qui l’avait probablement abandonné pour cette femme. » Pauvres policiers qui devaient non seulement se dépêtrer des mensonges iniques rapportés par des quidams ne manquant aucune occasion de jouer les vedettes, mais devaient aussi leur interdire, sous la menace de représailles, de ne piper mot de ce massacre. Pendant ce temps, le réceptionniste avait été placé dans une cellule psychologique d’où, remis de ses émotions, il demanda à être conduit aux toilettes. Profitant d’un moment d’inattention de sa garde rapprochée, il poussa la porte des escaliers et les grimpa quatre à quatre jusqu’au sixième étage. Là, le souffle court, il composa rageusement un numéro. Il tournait sur lui-même, ne cessait de regarder en bas, en haut, à gauche, à droite et de dire : « allez ! Décroche vieux bouc de merde ». Quelques secondes plus tard, il entendit une voix grinçante et aigue dire : « allô ! »

Marcory zone 4, dans une boîte de nuit, deux heures trente cinq après le crime…

Soro Amadou Ghislain, un mec chétif au faciès d’hyène, la quarantaine largement dépassée, la barbe de trois jours élégamment entretenue, venait de siffler sa quatrième tournée de Jack Daniel’s quand son téléphone sonna. Sur l’écran, il vit le prénom de son frère clignoter et bougonna: « que me veut-il encore lui ? J’ai assez de problèmes pour qu’il vienne me demander de l’argent hein. »

Il répondit en utilisant ironiquement son pseudo de journaliste:

–          Allô! Soro Toxic au téléphone.

–          Cà tombe très bien même que je m’adresse au journaliste étant donné que j’ai un vrai scoop pour lui.

–          Ah bon ? Toi, un scoop pour moi ? Sérieusement ? Soro Toxic poussa un grand rire aigu. Son petit-frère Youssouf, un misérable petit réceptionniste dans un grand hôtel, avoir un scoop pour lui le grand journaliste d’investigation aux articles incisifs, haineux et calomnieux plusieurs fois primés parce que de qualité et révélateurs d’énormes scandales ? Il ne pouvait y croire. Habitué à ses éclats de rires railleurs, Youssouf l’interrompit :

–          Tu diras merci à ton petit-frère plus tard, mais pour l’instant écoute-le attentivement… Il y a eu un meurtre à l’hôtel Ivoire sous mes yeux. Je ne sais pas pourquoi mais les policiers m’ont demandé de ne rien révéler. En écoutant aux murs, j’ai entendu certains flics dire que leur chef, qui m’a interrogé, aurait déclaré que l’affaire était hautement sensible c’est pourquoi, il ne devait absolument pas y avoir de fuites. Et là, j’ai pensé que c’était une information exclusive qui devrait te plaire.

–          Sale menteur ! Je ne te crois guère.

–          Ok ! Dépêche-toi dans ce cas de ramener ton corps maigre et décharné à l’hôtel Ivoire pour vérifier. Vieux taré de saint-Thomas !

Le réceptionniste raccrocha, redescendit les escaliers à la même vitesse qu’il les avait montés, poussa lentement la porte des escaliers, s’assura qu’il n’y avait personne dans les environs puis fila comme un félin se réfugier aux toilettes d’où, il sortit en feignant d’être encore sous le choc du meurtre. Quant à Soro Toxic, une lueur effrayante traversa ses yeux. Il commanda et avala d’un trait sa cinquième tournée, se lécha les lèvres et poussa un rire des plus stridents qui effraya même les serveuses et les clients accoudés au bar. Sans conteste, la hyène venait de sentir la charogne de l’autre côté du pont Charles de Gaulle. Mais, une autre scène dramatique se jouait quelque part dans la forêt du banco. Sébastien Kouassi retournait le flingue contre lui et posait doucement le bout refroidi sur sa tempe droite. L’index tremblotant sur la gâchette, il inspirait profondément et fermait les yeux. De ses paupières closes, s’échappaient des larmes qui, telles des laves en fusion, creusaient dans sa poitrine des sillons brûlants de remords…

Riviera palmeraie, dans une grande maison cossue, seize heures avant le crime…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette oeuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur.« 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :