Je ne pouvais faire comme si…chapitre 5

Précédemment dans le chapitre 4: Une romance entre Kobo Jules-Sésar et Cécilia, un concubin de plus en plus torturé, un policier qui se lance, déterminé, sur les traces du meurtre.

Cocody, hôtel Ivoire, environ trente minutes avant le crime…

Tapi dans sa Toyota, Sébastien Kouassi tel un geyser crachait des injures bouillantes. La douce et langoureuse chanson « djôn’maya » de l’interprète Burkinabé Victor Démé, discrètement diffusée par les baffles de sa voiture, n’apaisait aucunement la fureur qui l’habitait désormais. Et dire que cette chanson le transportait tous les matins quand il partait à son boulot en ayant fait un crochet par le Plateau, pour déposer sa promise. Ses narines, grandement ouvertes par le cauchemar se jouant devant ses yeux, rejetaient des flammes rouges fielleuses et impétueuses. On aurait dit un dragon enragé. Le .44 Magnum au poing, il se hissait au-dessus du volant tel un périscope pour voir, malgré les trombes d’eau, dans un coupé Jaguar XF blanc flocon de neige garé à vingt mètres et faiblement éclairé par un des lampadaires du parking, deux profils s’entrecroiser érotiquement. Il se rabaissa, déposa l’arme sur le siège avant passager, se saisit de son téléphone puis appuya furieusement les touches. Il entendit le bip d’appel sonner jusqu’à être basculé sur la messagerie du numéro composé. Il rappela une deuxième fois, la messagerie directement. Dans la Jaguar XF, Césaria Evora, dans une interprétation adagio du titre classique de la grande chanteuse Mexicaine Consuelo Velázquez « besame mucho », accompagnait les étreintes folles de l’amour. Sa voix puissante recouvrait les vibrations plaintives et larmoyantes du téléphone de Cécilia. Et celui-ci, la batterie complètement déchargée, s’éteignit au bout de la sixième vibration. Jules-Sésar, les mains glissant sur les courbes et collines de Cécilia lui souffla, après avoir laissé la pointe concupiscente de sa langue remonter le chemin partant de la base du cou jusqu’au lobe de l’oreille gauche, qu’il était impatient de rejoindre la suite réservée pour eux. Electrisée par les picotements procurés par les caresses linguales de Jules-Sésar, Cécilia acquiesça et lui susurra qu’elle se demandait bien quand se serait-il résolu à quitter ce parking offert aux yeux voyeurs de fantômes rôdeurs. A vrai dire, avertie par une curieuse prémonition, elle avait peur de cette lourde, pluvieuse et étrange pénombre. Elle baissa le miroir de maquillage rétro-éclairé juste au-dessus d’elle puis, se refit très vite une beauté en guise de dernière retouche avant son entrée sur la scène d’un spectacle sexuel haut en couleurs. Jules-Sésar, le bas-ventre douloureux et chauffé par un priape baveur à l’étroit dans un pantalon trop serré, en fit de même. Tout ceci, sous les yeux embusqués et injectés d’une folie vengeresse de Sébastien Kouassi.

Williamsville, dans un immeuble de la résidence Paillet, quinze minutes avant le crime…

La jeune Akissi Kan, brusquement tirée de son sommeil, faillit perdre le pagne noué autour de sa poitrine orgueilleuse en se précipitant pour aller décrocher le téléphone fixe qui hurlait. De sa main gauche, elle empêcha la chute du morceau de tissu puis de la droite, elle répondit avec son accent nasillard propre aux filles baoulé.

–          Allô ! Wan lé li ?[1]

–          Oui Akissi Kan, c’est tonton Sébastien. Ecoute bien ce que je vais te dire, a ti li ?[2]

–          Oui tonton, n’tili ![3]

–          Bien, tantie et moi nous n’allons pas rentrer à la maison ce soir. Très tôt demain matin, tu prends Dahlia et vous allez chez ma mère dans la grande cour familiale à Abobo. Dans notre chambre, il y a de l’argent dans un des tiroirs de la commode de tantie. Tu prends tout ce qu’il y a, tu payes votre transport et tu remets le reste à ma maman. Si elle te demande où nous sommes, tu lui réponds que nous avons décidé de passer le week-end en amoureux à l’hôtel Ivoire. Tu lui dis que dimanche, nous passerons vous récupérer. Et Dahlia, dort-elle ?

–          Oui tonton, Dahlia sou la mi soua lô[4].

–          Ok ! Embrasse-la de ma part.

Sébastien Kouassi mit rapidement fin à la conversation. La petite Akissi, étonnée par cette coupure brusque, eut un mauvais pressentiment. Etaient-ce vraiment des sanglots qu’elle avait perçus dans la voix de son oncle ? Pourquoi lui avait-il parlé d’un ton si martial et excité lui qui d’habitude employait un ton doux et rassurant quand il s’exprimait ? Pourquoi les deux, surtout tantie Cécilia, n’avaient-ils pas pris la peine de la prévenir longtemps auparavant ? Pourtant, sa tante lui avait dit qu’elle ne dormait pas ce week-end à la maison en raison d’un voyage d’affaires à l’étranger. Elle chassa ses doutes en se disant qu’assurément, ces retrouvailles amoureuses à l’hôtel Ivoire, pour secrètes qu’elles étaient, venaient à point nommé pour en finir avec cette atmosphère délétère qui régnait dans la maison depuis trois mois. Quand elle rejoignit sa chambre, elle sursauta en rencontrant les yeux ouverts, inquiets et interrogateurs de la petite Dahlia Laurine Kouassi. Elle vint se coucher près d’elle.

–          Yaki Dahlia, la ekoun ! Nan srè koun wô ![5] Il n’y a rien de grave, susurra Akissi Kan au bébé afin de la rassurer sans trop grande conviction.

A quelques encablures du camp de gendarmerie, trois heures après le crime…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] Qui est-ce ? En baoulé. Le baoulé est une ethnie du centre de la Côte-d’Ivoire appartenant au grand groupe Akan.

[2] As-tu compris ? En baoulé.

[3] J’ai compris ? En baoulé.

[4] Dahlia dort dans ma chambre. En baoulé.

[5] Pardon Dahlia, rendors-toi ! N’aie pas peur ! En baoulé.

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