Je ne pouvais faire comme si…chapitre 5 (la suite)

Précédemment dans la 1ère partie du chapitre 5: Sébastien Kouassi jusqu’au dernier moment se disait que ce qu’il voyait n’était pas réel. Il tenta le dernier appel de l’espoir mais en vain…

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancA quelques encablures du camp de gendarmerie d’Agban, trois heures après le crime…

Dans le grésillement de la radio de la Nissan Pick-up Vintage lancée à vive allure sur l’échangeur dans l’axe Plateau-Yopougon, on entendait passer en boucle un appel d’urgence : « OPJ[1] Kilo Bravo[2] ici agent Delta Yankee[3] depuis l’hôtel Ivoire. Message urgent. A vous. » Sandy Nini, les bras solidement fixés sur le volant, le pied au plancher attira l’attention de l’inspecteur Bouazo. « Chef, je pense que c’est pour vous » dit-elle de sa voix de mâle. Tiré d’une petite torpeur, celui-ci ôta l’appareil de son kit d’accroche.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Transmettez. A vous.

L’agent Diomandé Youssouf informa l’inspecteur que, durant une ronde de routine où il vérifiait que les rubalises[4] n’avaient pas été franchies et l’affaire tenue discrète auprès des témoins, il avait remarqué un individu de taille moyenne vêtu d’une tenue de réceptionniste, regarder avec insistance les enquêteurs en plein travail puis, les prendre discrètement en photos avec un téléphone portable sophistiqué. Il était en train de s’approcher de lui quand, l’apercevant, le réceptionniste rangea précipitamment son appareil et s’en alla la tête basse. Cependant, en le regardant s’éloigner silencieusement, il était sûr et certain de l’avoir reconnu. C’était le journaliste Soro Amadou Ghislain alias Soro Toxic qui était passé sous ses yeux.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Répétez tout après individu de taille moyenne. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger[5]. Signale avoir reconnu en tenue de réceptionniste journaliste S…or…o To…x…i…c.

Juste au moment de prononcer le nom de Soro Toxic, un incident de transmission altéra la qualité de la réception audio. L’agent Diomandé Youssouf termina normalement son information par un « à vous » mais, au même moment, dans la voiture, l’inspecteur secouait et frappait vigoureusement le talkie-walkie avec la paume de sa main pour retrouver une qualité convenable de communication.

Quelques secondes énervantes s’écoulèrent…

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Contrôle radio. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. A vous.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Fort et clair[6]. N’ayant pas entendu le nom prononcé, l’inspecteur Kipré Bouazo ordonna à son agent de l’épeler. Il se saisit rapidement d’un stylo et sortit son paquet de cigarettes pour y noter le nom retransmis.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. Sierra Oscar Romeo Oscar Tango Oscar X-ray India Charlie[7]. A vous. L’agent Diomandé Youssouf n’eut même pas le temps de terminer sa diction qu’il entendit un tonitruant « ce n’est pas possible ! Lui ? Il y a une fuite ! Il y a une fuite ! » La violente réaction de l’inspecteur Kipré Bouazo laissa l’agent tout pantois et le fit bégayer : « m..ma…mais…c’est…c’…c’est-à-di…di…di…mais c’est-à-dire que… »

–          Mais c’est-à-dire que vous n’avez pas fait votre travail ! Bande d’incompétents ! hurla l’inspecteur. Sérieusement en colère, il donna de nouvelles instructions à l’agent.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Ordre immédiat d’intercepter individu Sierra Tango. Collationnez[8]. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. Demande d’intercepter immédiatement individu Sierra Tango. A vous.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Faites l’aperçu[9]. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. Aperçu[10]. A vous

–          Agent Delta Yankee. Roger. Terminé.

L’inspecteur Kipré Bouazo reposa violemment le talkie-walkie dans son accroche, inspira profondément et libéra un grand soupir d’embarras. Après trente secondes de réflexion, « rebroussons chemin, cap sur l’hôtel Ivoire, je vais régler ce détail personnellement, de là, j’enverrai une patrouille à notre place récupérer et interroger le concubin de la morte. » ordonna-t-il à Sandy Nini. « De même, il faut que je prévienne le procureur de la République, le barreau de l’ordre des avocats et le Secrétaire Général du PIF. » indiqua-t-il. Quant à l’agent Diomandé Youssouf, poussé par un réflexe de policier, il avait depuis le début entrepris de filer et d’intercepter Soro Toxic. Il était déjà sur ses pas. L’ordre violent donné par l’inspecteur ne faisait, en fait, que confirmer la droite ligne de son initiative.

Cocody, hôtel Ivoire, trois heures après le crime…

Soro Toxic avait rejoint quelques minutes auparavant son frère à l’entrée des cuisines. Cela avait été très facile puisque ce dernier lui avait indiqué le chemin à emprunter pour ne pas éveiller des soupçons. Ils se saluèrent. Le réceptionniste témoin du meurtre exigea une avance pour l’information, ce que contesta fermement le faux réceptionniste. « Nous ne sous sommes pas entendus sur un montant. Tu as dit que je te rétribuerai à la fin de mon enquête, tu attendras la fin de mon enquête, point final. » dit-il. Le vrai réceptionniste plaida une avance parce qu’il était assailli par les problèmes familiaux et devait de l’argent à de méchants usuriers qui lui prélevaient à la source 90% de son maigre salaire. Refus catégorique du faux réceptionniste qui dit encore une fois que tout argent, si argent, lui, Soro Toxic devait donner, ne serait versé qu’à la fin de son enquête. Et encore sous réserve que ce double homicide révèle des trésors de scoop.

–          Je vais te dénoncer tout de suite à la flicaille qui est juste au-dessus de nous, vitupéra le vrai réceptionniste.

–          Ah bon ! J’aimerais bien voir çà, fit un Soro Toxic malicieux. Et quand ils te demanderont comment sais-tu que c’est moi ? que répondras-tu ? Et quand je leur dirai que tu es mon frère et que c’est bien toi qui m’a informé parce que j’ai ton appel dans la mémoire de mon téléphone, imagines-tu la peine que tu récolteras ? Tu as brisé le secret d’une enquête sache-le et, tu es bon pour un petit séjour au gnouf, abruti que tu es.

–          Tu ne me dénonceras jamais. Les journalistes ont pour devoir de protéger leurs sources. C’est dans votre déontologie.

–          Il n’est écrit nulle part qu’un journaliste doit rémunérer sa source. De plus, une source qui veut dénoncer son journaliste ne mérite pas le respect de la déontologie. D’ailleurs, dégage de mon chemin ! C’est décidé non seulement tu n’auras rien de ma part et je te ferai virer. J’ai de quoi mettre la pression sur le directeur général de ce palace pour te faire licencier. Ahuri, le vrai réceptionniste tenta de saisir à la gorge Soro Toxic et arma un dangereux coup de poing. Ce dernier, de manière vive, bloqua la main sur sa gorge, la tordit dans un mouvement supinateur, esquiva aisément un poing déjà dévié de sa trajectoire et contre-attaqua avec un terrible crochet au foie. Le vrai réceptionniste émit un râle de poulet égorgé et, le souffle coupé, s’effondra sur le sol plié en deux, un mince filet de salive s’échappant de sa bouche. Soro Toxic, s’agenouilla près de lui, ricana comme une hyène qu’il était, se releva et partit…

Après avoir emprunté le grand couloir qui longe la salle des conférences, Soro Toxic, de faux documents sous l’aisselle, tourna sur sa droite, se posta pas loin des ascenseurs en ayant une bonne vue sur la scène du crime. Il repensa à son frère et se dit que cet idiot n’avait pas menti. « Bien fait pour lui ! Il avait pensé que, plus grand, il pouvait me démolir. On sait maintenant de nous deux qui dort dans sa bave. » se réjouit-il intérieurement, esquissant un petit sourire carnassier. Deux agents passèrent près de lui. Il fit semblant de laisser tomber ses documents, toussa et se baissa pour les ramasser tout en les priant de l’excuser pour cette maladresse. Il les regarda prendre l’ascenseur. Il se releva et vint se mettre à l’extrême limite des rubans de police. Ses yeux ne manquaient rien de la scène. Les enquêteurs, le comptoir des réceptionnistes, le sang coagulant étalé sur le marbre, le tracé à la craie représentant la posture des victimes après le meurtre, les allées et venues d’agents qui, extrêmement occupés, ne faisaient pas attention à lui.

Il sortit son très petit smartphone acheté par une des ses conquêtes qui importait des marchandises de Dubaï, ouvrit la fonction appareil photo et mitrailla tout ce qu’il voyait. Après quelques minutes de flashage discret, comme Spiderman avec son sixième sens, il se sentit démasqué. Il tourna les yeux sur sa droite et en face de lui, à l’entrée du couloir menant à la salle de cinéma, un policier l’épiait étrangement. Il rangea son téléphone, tourna lestement sur lui-même et reprit le couloir par lequel il venait d’arriver. Se retournant pour voir si ce n’était qu’une méprise de sa part, il fut surpris de voir le même agent, talkie-walkie à l’oreille, le suivre comme un chacal attiré par une charogne.

Il pressa le pas et descendit sur sa gauche les escaliers menant à la célèbre boîte de nuit Le Top Raphia. « Dieu merci ! » se dit-il puisqu’il n’y avait personne. Il hésita entre prendre le chemin à droite menant à la piscine puis tourner à gauche en direction du bowling et des terrains de tennis pour sortir sur le quartier ébrié Blockhaus ou, se cacher dans les toilettes juste sur sa gauche. Il opta pour la deuxième solution, les toilettes.

L’agent Diomandé Youssouf, quelque peu contrarié par les vives remontrances de son chef, descendait les escaliers du Top Raphia, à pas de loup. Il dégaina son pistolet qu’il tint de côté en scrutant les alentours. Il sauta et se plaqua sur la grande porte d’entrée de la boîte de nuit, visant rapidement chaque recoin avec son flingue. Personne ! Il avança lentement, glissant sur le contreplaqué du mur, penchant la tête pour voir si du côté de la piscine ne se trouvait pas le journaliste. Il ne vit rien. Au moment de se retourner pour viser dans les toilettes, il fut surpris par un désarmant coup de coude placé sur la pointe du nez. Le pistolet automatique de l’agent vola et glissa sur les carreaux blancs de l’endroit, cognant les arêtes du mur comme dans un flipper. Soro Toxic, après le coup de coude, envoya un mordant atémi sur la pomme d’Adam du policier, le faucha avec un grand coup de pied à la cheville puis l’immobilisa face contre terre, mains croisées derrière le dos et scellées par son genoux droit.

–          Je ne te veux aucun mal, chuchota-t-il à l’agent de police groggy. J’ai eu une information de choix et je fais mon travail de journaliste. Ton attitude suspicieuse me donne à penser que le meurtre qui a eu lieu ici, a eu pour victimes des personnalités importantes. Il traîna l’agent jusqu’à récupérer son arme juste à côté. Je suis sûr que tu as une famille et que tu ne veux pour rien au monde mourir. Je sais que de toutes les façons je suis démasqué aussi, n’hésiterai-je pas à t’abattre. Donne-moi les noms des victimes tout de suite ! Vite !

–          Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! Je ne sais rien ! Le dossier est classé top secret, pleura l’agent Diomandé.

–          Tu mens! Le journaliste s’énervait. Mon indic m’a dit qu’un ordre de ne pas laisser de fuites s’écouler a été transmis à tous les policiers. Donc, tu es forcément au courant. Tu veux garder le silence, c’est çà ? Bien, tu le garderas à tout jamais alors.

Il arma le pétard et le posa sur la nuque de l’agent.

–          Je…je…je ne sais pas qui est la femme assassinée mais le monsieur s’appelle Kobo Jules-Sésar. C’est le puissant homme d’affaires dont les acquisitions ont été saluées par toute la presse. Il est aussi avocat et s’occupe des affaires opaques du Parti Ivoirien de la Fraternité. Voilà ! Je t’en supplie ne m’abats pas.

–          C’était donc çà ! marmonna Soro Toxic en regardant dans le vide…

Il se souvint qu’il avait déjà entamé une enquête sur la réussite insolente de ce riche personnage. Son meurtre ne pouvait que confirmer les soupçons de malversations qu’il avait sur ce monsieur et son parti politique. L’histoire devenait sérieuse. Se félicitant intérieurement de son coup de bluff, il frappa violemment la nuque du policier avec la crosse rugueuse de son pistolet, l’envoyant brutalement et pour longtemps dans les bras de Morphée. Il le porta jusqu’à une cabine des toilettes, l’y enferma et ressortit en escaladant la porte. Il avait un nom et, foi de Soro Toxic, son enquête allait aboutir…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] Officier de Police Judiciaire.

[2] Dans l’alphabet radio international, Kilo Bravo désigne les lettres K et B. Ici, Kilo Bravo  désigne les initiales de l’inspecteur Kipré Bouazo. En d’autres termes, OPJ Kilo Bravo signifie Officier de Police Judiciaire Kipré Bouazo.

[3] Dans l’alphabet radio international, Delta Yankee désigne les lettres D et Y. Ici, Delta Yankee désigne les initiales de l’agent Diomandé Youssouf.

[4] Dans le jargon policier, une rubalise est un ruban en matière plastique servant à baliser, à délimiter un lieu interdit d’accès momentanément.

[5] Dans la procédure radio, Roger (prononcez à l’anglaise « rodger ») est un terme qui indique que le message précédent a bien été compris par l’interlocuteur.

[6]Dans la procédure radio, « fort et clair » signifie que le signal de la liaison est impeccable.

[7] En alphabet radio international, telle est la manière d’épeler le nom du journaliste Soro Toxic. Cela donne S.O.R.O.T.O.X.I.C.

[8] Dans la procédure radio, « collationnez » est un terme qui ordonne de répéter l’instruction passée.

[9] Dans la procédure radio, « faites l’aperçu » est un terme qui demande à l’interlocuteur s’il a bien compris l’instruction passée et s’il est en mesure de l’exécuter.

[10] Dans la procédure radio, « aperçu » est un terme qui indique à l’interlocuteur que l’on a bien compris l’instruction et que l’on est en mesure de l’exécuter.

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2 Réponses to “Je ne pouvais faire comme si…chapitre 5 (la suite)”

  1. Bonjour le blog.
    Encore un bon article comme tout le temps. Poursuivez comme cela c’est un bonheur de vous lire.
    A très bientot et une excellente année 2011 !

  2. Hi, just wanted to say, I enjoyed this blog post. It was practical.

    Keep on posting!

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