Je ne pouvais faire comme si…chapitre 4

Précédemment dans le chapitre 3: seize heures avant le crime, les victimes prenaient rendez-vous pour une soirée romantique. Soro Toxic quand à lui, arrivait sur les lieux du massacre pour enquêter.

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancDevant un immeuble de la résidence Paillet, entre le cimetière de Williamsville et le zoo d’Abobo, environ trois mois avant le crime…

En face d’eux, sur un mur, dansaient de mystérieuses ombres qui ne les effrayaient nullement pas. Jules-Sésar laissa tranquillement tourner le moteur de sa voiture. Il voulait lui faire profiter encore de l’esthétique et du confort de celle-ci car, pour lui, tout très bon charmeur devait savoir que si déjà une belle voiture avait beaucoup plus d’impact que de jolis mots doux, une voiture de luxe était un joker efficace à tous les coups. Et emplissant de sa pureté cristalline la BMW X6 M, le slow qui passait en fond sonore accomplissait à merveille son travail final de séduction. Les accords mielleux de celui-ci et le timbre de voix soyeux de l’interprète combinées aux caresses froides soufflées par l’air conditionné, voyageaient et se posaient sensuellement sur la peau de Cécilia. Elle était bien comme on dit, les paupières fermées et la tête reposant sur l’épaule droite de Jules-Sésar.

–          Qui chante cette chanson ? En connais-tu les paroles ? demanda une Cécilia énamourée. Si tu peux, un jour, recopie-les pour moi s’il te plaît, pria-t-elle.

–          Ce sont les Righteous brothers qui chantent, deux artistes blancs du sud de la Californie aux Etats-Unis. La chanson qui passe presque sourdement s’appelle « unchained melody », elle est sortie en 1965. C’est un morceau qui est solidement ancré dans l’inconscient collectif depuis qu’il a été associé au succès du film « Ghost » avec feu Patrick Swayze et Demi Moore. Dans ce film, il y a une scène érotique où les deux acteurs après s’être essayés sans succès à la poterie font l’amour. Le réalisateur a bien jugé de mettre cette chanson sur cette scène parce qu’elle est devenue une scène-culte et « unchained melody » une chanson de love par excellence.

Jules-Sésar savait intuitivement que ses explications pédantes avaient fait de l’effet. Il en était sûr parce que juste au moment où il avait abordé la relation entre le film et la chanson, cette dernière s’était terminée, et sa voix de basse avait occupé romantiquement l’espace dans une synchronisation et une harmonie parfaites.

Encouragé par cette petite vanité, Il proposa autre chose.

–          Au lieu de te la recopier, je te la chanterai, veux-tu? Sans plus attendre, il remit la chanson puis, après avoir toussoté deux fois pour dégager ses cordes vocales, entonna le premier couplet :

Oh, my love, my darling,

I’ve hungered for your touch,

A long, lonely time,

And time goes by, so slowly

And time can do so much

Are you still mine?

A la partie « Are you still mine ? » il s’emporta et se perdit dans des aigus dissonants et désopilants: « maaaaaaaaiiiiiine ! », Cécilia pouffa de rire. Elle quitta son épaule, se recroquevilla et laissa éclater un gros fou rire.

–          Wouh ! Argh ! Au secours, je vais mourir. Maman ! Au secours ! KJS, reste dans le droit et le monde des affaires. Faut pas faire tous les chiens du quartier vont s’enfuir et puis les affairés vont se réveiller pour voir qui crie comme un cabri qui sera égorgé là. Wouhou ! D’ailleurs même, dis-moi quelle heure est-il ?

Pendant qu’elle finissait de rire, Jules-Sésar, quelque peu vexé, jura intérieurement de ne chanter que dans sa douche. Là, il ne serait plus la risée ni de Cécilia ni de sa femme Mariam qui, elle aussi, avait failli s’étouffer de rire, un jour où il était d’une grande inspiration.

–          Il est 02 heures 48 minutes du matin ma belle, dit-il.

–          Quoi ? Ce n’est pas possible ! Je dois rentrer Jules. Mon homme va commencer à avoir des doutes. Et même si je ne suis pas encore mariée, je lui dois un minimum d’égard.

Kobo Jules-Sésar réprima difficilement un gros sentiment de jalousie.

–          Tu peux rentrer ma tendresse, répondit-il le coeur contraint. Mais, je pense mériter, quand même, un baiser avant que tu ne me quittes.

Elle s’exécuta et sortit dare-dare du véhicule pour rejoindre son appartement. Assoiffé de ses lèvres, il tenta de la retenir, la suppliant de rester encore un peu. Trop tard ! Elle avait déjà franchi les premières marches de l’escalier de son immeuble. Cécilia pénétra essoufflée dans son appartement. Les ampoules éteintes, elle envisagea de les rallumer puis se ravisa. « Tant pis, je tâtonnerai dans le noir » murmura-t-elle. Elle ôta ses talons, rangea son sac sous ses aisselles et se mit à marcher à pas feutrés comme un félin. Evitant les chaises et meubles du salon, elle emprunta le couloir menant à sa chambre puis, actionna doucement la poignée de celle-ci. Un léger grincement fut à deux doigts de la faire défaillir.

Yopougon, forêt du banco, deux heures 45 après le crime…

Sébastien Kouassi, les yeux fermés et l’index sur la gâchette du revolver qui léchait sa tempe droite, décida de compter jusqu’à trois avant de se griller la cervelle. Il commença nerveusement son décompte : « un…deux…et…et…et…troooiiiiiiiiiiis ! » Il ne savait pas s’il avait crié avant de dire trois, s’il avait dit trois avant de crier ou s’il avait crié en disant trois. Toujours est-il que, les yeux grandement écarquillés et dans un état de tachycardie, il entendait régulièrement un petit « clic…clic…clic…clic…clic » chaque fois qu’il appuyait sur la gâchette. Il resta dans cette position pendant deux minutes, ne comprenant pas pourquoi il était encore en vie. Il retira le gun de sa tête, ouvrit le barillet et vit que celui-ci était vide. Il se souvint qu’il n’avait que deux balles dans son .44 Magnum. Depuis 1999, le commerce des armes étaient devenu très courant en Côte-d’Ivoire et, c’est sans grande peine qu’il parvint à trouver une arme puissante. Il s’était rendu le jour du crime au black Market d’Adjamé, entre midi et treize heures, voir un de ses contacts avec qui il entretenait un réseau parallèle de ventes de téléphones portables appartenant à la compagnie qui l’employait. Il nécessita son concours afin de posséder dans de brefs délais un puissant pistolet. Il n’attendit pas moins d’une heure dans un réduit métallique rouillé avant que son contact ne réapparaisse avec un géant à la mine franchement patibulaire. Ce dernier, déplia un voile rougeâtre très dégueulasse et lui montra un grand pistolet gris anthracite.

–          C’est un .44 Magnum, le revolver le plus puissant du monde, commença par dire l’effrayant expert. Il est destiné avant tout à la chasse du gros gibier. Aux States, il sert à dégommer en un seul coup des animaux tels que le chevreuil et le cerf de Virginie. Imaginez, monsieur, les dégâts causés sur un homme. Je n’ai malheureusement que deux munitions à vous procurer. Elles suffiront largement pour votre projet secret. J’ai gratté leurs numéros et modifié leur forme afin qu’en cas de souci, les flics ne puissent remonter la piste d’une quelconque filière d’approvisionnement. Le voulez-vous toujours ?

Fort impressionné par l’élocution limpide et savante du vendeur qui contrastait avec son visage noir-pétrole aux reliefs tailladés et accidentés, Sébastien n’hésita tout de même pas, et paya le prix nécessaire pour l’acquisition de la terrible arme à feu qu’il conserva toute la journée dans son sac. Néanmoins, par un coup du sort, elle était restée muette au moment où elle devait en finir avec lui. Deux balles ! Une pour Cécilia, une pour lui. Mais le hasard, la chance, la poisse, l’erreur, le manque de timing, le grain de sable, peu importe comment vous appelez tout imprévu survenant dans la marche d’un projet pour le détourner de son objectif, doit toujours être pris en compte même dans les plans les plus finauds. Deux balles ! Une pour Cécilia et une pour ce monsieur. Et lui ? Qu’allait-il devenir ? Après des minutes de réflexion, il coupa le contact de la voiture, en descendit, ôta le ciré qui le recouvrait et le polo Ralph Lauren en dessous, en fit une boule qu’il enfonça comme il put dans le pot d’échappement de sa Toyota Carina 2 couleur vermeil. Il y remonta torse nu et tout trempé. Avec un couteau qu’il trouva dans le coffre à gants, il déchira la tapisserie du siège passager et se nettoya avec ce qu’il put réunir comme tissu. Il avait prévu une mort par asphyxie dans sa voiture comme dans les films asiatiques qu’il regardait. Mais auparavant, le stylo posé sur le tableau de bord, il décida de reprendre et terminer son récit.

« (…) Je fis comme si rien n’avait existé mais, au fond de moi, je sentais une blessure s’écouler lentement. Dès que je vis ma femme pénétrer dans l’immeuble, je me jetai sur le lit tentant de feindre un profond sommeil. Elle ouvrit la porte très lentement, sans même jeter un coup d’œil sur le lit, elle fonça directement vers la douche et, quelques instants après, j’entendis l’eau couler. Comme je maintenais péniblement mes paupières immobiles, je me retournai afin qu’à sa sortie de douche, elle ne vît que mon dos. J’entendis la porte de la douche s’ouvrir puis je sentis un glissement clandestin, si peux dire comme çà, dans les draps. Comme à son habitude, elle jeta sa jambe gauche sur moi et m’enlaça très fort. Elle dégageait une chaleur irradiante qui guérissait tendrement ma blessure naissante et séchait amoureusement mes larmes silencieuses. Mais, je ne voulus pas me retourner afin que celles-ci ne l’alertassent point. Son pubis rasé me râpait légèrement la peau. Je l’entendis soupirer et se blottir plus que jamais contre mon dos comme un enfant le ferait avec sa mère. Et là, son portable vibra. C’était une vibration accompagnée de ce double bip qu’émettent les Nokia lorsqu’ils reçoivent un message. Mes yeux s’ouvrirent brusquement et je devins raide de stupeur. Je la sentis rampant sur le lit, dans un état de panique perceptible, se diriger vers son téléphone et l’éteindre. Elle ne revint plus se blottir contre moi et s’endormit aussitôt. Quant à moi, mon cœur rechargeait mes yeux de larmes de colère et de jalousie. Mais, je ne demandai aucun compte. Il y a trois jours de cela, avec le logiciel que j’ai téléchargé pour pirater ses sms, je suis remonté jusqu’à trois mois environ et je suis tombé sur un qu’elle a reçu à 03 heures 30 du matin : « ma douce, tes lèvres sont comme une fontaine de jouvence qui me rajeunit à chaque fois que je m’y abreuve. KJS.. »

Sébastien Kouassi cria de douleur et se frappa la bouche jusqu’au sang…

Plateau, commissariat du 1er arrondissement, deux heures cinquante cinq minutes après le crime…

Sandy Nini ouvrit la porte du Nissan Pick-up Vintage de la Police Nationale et s’installa au volant.

–          As-tu pris tout le nécessaire ? demanda l’inspecteur Kipré Bouazo, assis à la place du mort.

Sandy lui fit un hochement positif de la tête.

–          Bon ok ! On y va ! lança à la volée l’inspecteur…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette oeuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur.« 

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3 Réponses to “Je ne pouvais faire comme si…chapitre 4”

  1. Angaman herman Says:

    Félicitation mon frère , très jolie plume j’attend ta première publication ce sera une fièrté et un plaisir.

  2. Lydie LOZANO Says:

    Un indicible talent… Il me manque le début et j’attends la suite avec impatience !

  3. Depuis longtemps j’ai souhaité créer un blog et lire votre post me booste encore d’avantage

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