Je ne pouvais faire comme si…chapitre 6

Précédemment dans le chapitre 5: trente minutes avant la double détonation mortelle, tapi dans sa Toyota, Sébastien Kouassi regardait une scène d’adultère qui le mettait hors de lui.

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancYopougon, dans la forêt du banco, trois heures après le crime…

Revenu de sa folie furieuse avec une bouche ensanglantée, Sébastien Kouassi décida de reprendre le fil de son histoire, de son « testament ». Après un petit moment de réflexion, les lèvres repliées pour sucer et arrêter l’écoulement sanguin, il se remit à écrire :

« si la curiosité est, dit-on, un vilain défaut, je vous assure que celle d’une personne qui se sent cocufiée est une bien méphistophélique conseillère. Quand j’eus terminé de lire le texto inquiétant de ce KJS, je passai au peigne fin tous les autres messages, peu importe les destinateurs. Je tombai sur un tas d’autres trucmuches de la même farine. Le même KJS ! Les mêmes déclarations ambigües ! Mais, ce sont quatre sms envoyés par La Camerounaise qui déclenchèrent ma folie furieuse. A y repenser, j’ai honte d’avoir laissé aujourd’hui mon collègue Serges Boli les lire sur mon ordinateur.

Je connaissais très bien La Camerounaise. Cécilia m’en avait tant parlé. D’après ma femme, elle dégageait une autorité naturelle qui vous faisait baisser les yeux en croisant son regard. La première fois que je l’ai vue, c’est lorsqu’elle nous accompagna, Cécilia et moi, le jour du gala annuel de Pigier en juin 2002 qui se tint au palais des congrès de l’hôtel Ivoire. Je devais y recevoir un prix. Ah ! L’hôtel Ivoire. Théâtre d’amour théâtre de mort. J’étais fier d’avoir dans mon cortège de si belles plantes. Je me souviens de tous ces regards médusés, hypnotisés par deux beautés à mes bras. C’est de là que naquit ma réputation dans le tout Pigier. La Camerounaise était une amie de fac de Cécilia. Elles s’appelaient « ma pétasse » comme on dit « bâtard là » à un de ses amis proches. La Camerounaise devait, je pense à l’époque, être en licence ou maîtrise de droit ou de sciences-éco. Je ne me souviens plus trop. Sur le campus de Cocody, il y avait beaucoup de supputations à son encontre. Les gens disaient qu’elle jouait de ses formes d’awoulaba[1] auprès des professeurs et des hommes politiques du pays. Tantôt une personne disait qu’elle était la maîtresse attitrée du Président de la République, tantôt une autre disait qu’elle était la lesbienne favorite de la First Lady. Moi, ce que je voyais, c’était qu’elle vivait très au-dessus du niveau de vie de l’étudiant ivoirien. Tout le reste m’était égal et piteusement dénigrant. Bref, avant ma rencontre avec Cécilia, elles étaient des copines de longue date. C’est d’ailleurs Cécilia qui m’expliqua, un dimanche, la provenance de son surnom La Camerounaise. Hôtesse d’accueil au premier salon des hommes d’affaires africains de février 1999 à l’hôtel Ivoire (encore !), elle y rencontra un investisseur Camerounais qui changea sa vie. Il s’appelait Clisthène-Albert M’bomé. Un homme de petite taille, séduisant, élégant, une barbe à la coupe parfaite, le verbe facile et soutenu, un génie, d’après Cécilia, comme rarement on en voit. Au début, elle se laissa éblouir par l’opulence, la classe et le charme de l’homme. Puis, plus tard, quand il lui révéla tout des escroqueries qu’il pratiquait, elle en tomba éperdument amoureuse. Alors, elle ordonna à Cécilia de ne plus jamais l’appeler par un autre sobriquet que La Camerounaise. Clisthène-Albert M’bomé était, en réalité, le roi des feymen[2], le roi de ces escrocs financiers Camerounais, le roi de tous ces Bernard Madoff africains qui parcouraient la planète. Il était tellement doué et audacieux que ses pairs le surnommèrent le King. Sa renommée mondiale lui valut l’affichage de son portrait-robot dans toutes les plus grandes polices du monde sauf que, paradoxe de l’histoire, il jouissait d’une protection parallèle de ces mêmes services de renseignement occidentaux…

…Cécilia m’a raconté cette histoire avec tellement de ferveur et d’admiration que je me demande encore si elle n’avait pas envié jalousement La Camerounaise. Elle décrivait les situations comme si elle avait été présente. La connaissant, je sais qu’elle a dû rajouter sa poudre de piment à l’histoire réelle. D’après Cécilia, La Camerounaise accompagnait le King dans tous ses voyages et connaissait presque toutes ses techniques. Elle était plus informée que n’importe quel agent secret. C’est comme çà qu’une fois vers la mi-décembre 1999, elle appela Cécilia depuis un palace six étoiles de la Thaïlande pour lui dire de faire des provisions en quantité en raison de l’imminence d’un coup d’état. Cécilia pouffa de rire à l’annonce de cet irréalisable pronunciamiento. Dix ans plus tard, on sait ce qu’il en a été.

La Camerounaise lors de ce gala de 2002, était venue nous faire ses adieux parce qu’elle s’installait définitivement au Cameroun avec la sœur du King. Nous étions arrivés à bord d’une Audi A8 quattro 4.2 bleue nuit  que conduisait un chauffeur baoulé du nom de Koffi. En tout cas, c’est ainsi que l’avait appelé La Camerounaise pour lui ordonner de nous emmener manger au restaurant 331 à Cocody quelques heures auparavant. Le repas était copieux et arrosé. Tout le long de ce dîner, j’étais muet comme une carpe parce qu’intimidé par cette nana étincelante de style et de luxe. La Camerounaise me faisait des compliments, disait que Cécilia était la meilleure femme que j’eusse choisie, lui faisait dans le même temps des petits clins d’œil coquins, essayait par tous les moyens de me tirer un mot, une phrase. Elle ne récoltait que des sourires pusillanimes. Disons le tout net, au milieu de ces sirènes sulfureuses, je faisais tâche. J’étais un gaou[3] ! J’étais un gaou comme le frère de La Camerounaise, un certain Jean-Bertrand, Jean-Bernard ou Jean-Benoît qui, engoncé dans un costume trois-pièces, avalait gloutonnement son attiéké-poisson braisé et vidait brutalement comme un soudard, la bouteille de valpierre à ses côtés. Nous ne vîmes plus La Camerounaise jusqu’à un soir de mars 2007 devant le cinéma La Fontaine de Sococé, aux deux-plateaux. Elle avait appelé Cécilia et nous y avait donnés rendez-vous. Elle avait perdu beaucoup de ses formes mais avait conservé toujours cette classe et cette attitude altière qui faisait d’elle, malgré tout, une femme séduisante et franchement attirante. Cécilia courut vers elle, tomba dans ses bras et toutes deux fondirent en larmes. Nous nous assîmes au restaurant, elle nous proposa à boire, me fit comme d’habitude de sincères compliments puis là, nous narra tout…

…La Camerounaise commença par nous décrire le château dans lequel elle avait vécu, les faveurs dont elle jouissait, les éminentes personnalités qu’elle avait rencontrées. Elle nous révéla même qu’une nuit elle était partie avec son Clisthène-Albert M’bomé rencontrer le Président Biya en personne pour lui remettre une valise de dollars en guise de petit cadeau demandant en contrepartie sa protection. Sauf que de protection, il n’eut rien ou presque. En juin 2004, Clisthène-Albert fut arrêté et écroué au Yémen où il était parti faire ses tours de prestidigitations financières. Mais il leur avait laissé suffisamment de quoi vivre. Et puis, la sœur de son chéri en bonne gestionnaire avait fait blanchir et fructifier le pactole. Elle avait créé une entreprise de BTP qui l’avait rendue encore plus riche que son frère. C’est comme çà qu’elle s’occupait de toute la famille M’bomé, de son frère emprisonné, de moi et de nos jumeaux. Oui, nous avions très bien entendu nous dit-elle, elle avait eu des jumeaux avec Clisthène mais ils ne se verraient jamais. Elle avait sur le « jamais » appuyé son intonation, puis s’était murée dans un silence pesant annonciateur d’un déluge de pleurs. Après de longues minutes de chaudes larmes, elle poursuivit son récit. Un soir de novembre 2005 vers 21 heures, dans leur triplex du carré des constructions VIP du quartier Bonapriso à Douala, des individus armés jusqu’aux dents firent silencieusement irruption, décapitèrent sauvagement et méthodiquement toute la maisonnée dont ses jumeaux d’à peine deux ans et Jeanne M’bomé, la sœur adorée de Clisthène-Albert, que tout le Cameroun appelait la princesse M’bomé à cause du pseudo de son frère. Que pouvaient entendre ou voir les voisins ? La clôture haute et gigantesque avait empêché toute diffusion sonore. Comment s’en était-elle tirée ? « La providence tout simplement » avait-elle dit en soupirant. Elle avait envisagé depuis fort longtemps de rendre visite à une de ses servantes qui était malade. Aussi, quitta-t-elle la maison vers 20 heures 30 après avoir bordé ses enfants dans leur lit et embrassé sa belle-sœur, la renseignant au passage sur sa destination. D’après La Camerounaise, la servante malade, surprise et heureuse de voir sa patronne à cette heure peu indiquée de la nuit à New Bell, ce quartier populaire et mal famé de Douala, la reçut comme une princesse. Après le dîner, elles regardèrent la télé quand à 22 heures 30, un flash spécial annonça la découverte macabre. Aussitôt, elle se dit que les sicaires étaient à sa poursuite, paniquée et en état de choc, elle perdit connaissance. Elle nous raconta sa vraie crise de folie, nous confessa ne devoir la vie qu’à cette servante qui non seulement l’avait cachée dans tous les miteux secteurs de New Bell mais plus encore, s’était démenée pour lui faire quitter le pays en douce. Et tout doucement, de retour dans son pays natal, elle se referait une santé financière avec quelques projets juteux à mettre en place. Si j’avais su plus tôt que ses projets étaient sordides, si j’avais su plus tôt que ma femme serait la pierre angulaire sur laquelle La Camerounaise bâtirait son empire de débauche, si j’avais su plus tôt, si j’avais su…

Sébastien Kouassi laissa tomber son stylo pour se mordre les doigts au sens propre de l’expression. Il s’en voulait de ne pas avoir ouvert les yeux à temps.  Une bonne minute après, il repartit furioso dans ses révélations.

Le premier des sms de La Camerounaise parlait de création d’une entreprise de sponsoring d’événements culturels en association avec des Libanais. Mais le sms soulignait plus loin qu’il était, en fait, question d’une couverture pour une agence d’escort-girls dirigée et financée par de véreux partenaires Libano-Syriens. Ce message se terminait par « il y a des relations et beaucoup, je dis bien beaucoup d’argent à se faire ma pétasse. Tu seras l’icône de l’agence. Je te réserverai les clients de choix. N’oublie pas que dans une de tes anciennes lettres, tu m’as certes avoué aimer à la folie Sébastien mais que tu restais une pétasse pour la vie. Ne me laisse pas tomber ma sœur de sang ». Le second message félicitait Cécilia. Le client, un constructeur Libanais, n’avait jamais connu une fille aussi dégourdie et insatiable. Il avait alors assuré de faire la publicité de la maison ici et ailleurs. Ce long texto finissait par « j’ai ouvert ton compte secret comme prévu à la Banque Atlantique. Dans le paquet que je t’ai remis tu as tout le détail. Pour de plus amples renseignements, tu as le numéro de mon homme de main là-bas, Billy Kouadio-Dan. Alors çà fait quoi d’avoir cinq briques de francs CFA sur son compte ? Espèce de pute de luxe professionnelle lol. » Le troisième message disait : « un puissant homme d’affaires Ivoirien a flashé sur tes photos. Il te veut, il te veut ma grande. C’est le jackpot ! C’est Kobo Jules-Sésar en personne. » Le quatrième et dernier texto, datant de trois jours, était, lui, d’une obscénité insupportable. Je vous le donne en entier : « alors mon égérie comment va ? Ce week-end, tu seras seule face à quatre hommes. Vingt millions pour toi ! Sans compter les bonus en cadeaux de tout genre. Un dîner avec KJS d’abord en amoureux. Ne me dis pas que tu vis une histoire à la pretty woman ? Ensuite, ses amis du gouvernement et lui te transformeront pour ta dernière sortie en esclave d’une expérience sado-maso inédite. Promis juré ! Après çà on ferme boutique. Je t’aime ma pétasse, ta sœur adorée La Camerounaise. »

Depuis trois jours donc je ne pus fermer correctement les yeux. Je me demande même comment je me suis contenu. Je vivais un mauvais rêve. Ce n’était pas possible ! Cécilia ne pourrait jamais faire çà. A défaut, pouvais-je accepter une infidélité même régulière, personne n’est parfait, mais imaginer ma Cécilia dans des postures immorales, attachée, fouettée et souillée par des semences répugnantes, c’était trop pour moi. Trop pour ma tolérance et ma sagesse. Trop et beaucoup trop, même si c’était sa dernière sortie. Le tribunal de ma conscience jugea alors fermement que Cécilia devait mourir sans pitié. « Et moi avec ! » murmurai-je. Mais avant, et plus que ma femme, une autre avait été aussi condamnée à mort pour tout le mal qu’elle m’avait fait, pour toutes les hypocrisies subies depuis le premier jour de mon love. Après avoir acheté le .44 Magnum à Adjamé, et avant de téléphoner à La Camerounaise, j’appelai mon collègue Serges Boli. Sa voix gênée m’indiqua qu’il avait bel et bien tout lu.

–          Allô ! Serges dis-je.

–          Oui…oui…Sébinho. Je…je…je…ne sais pas quoi dire ? Je n’ai pas envie d’ajouter un mot qui va te faire de la peine.

–          Je reste chez moi mon gars, je suis malade ! dis-je férocement. Trouve un mensonge à raconter au boss.

–          Oui…oui…oui répondit-il de manière apeurée. J’espère que tu ne vas rien faire de mal Sébinho. Je t’en prie garde ton calme.

–          Je veux juste lui parler Serges, ne t’inquiète pas.

–          Tu es sûr ? Sébinho, je t’en prie, reviens au bureau. On va en parler à huis clos pour percer l’abcès, pour que je prenne ta douleur, pour que j’absorbe ta peine et te déleste d’un poids.

–          Laisse tomber papi, je suis calme. Je ne vais rien faire.

–          Ok ! Je vais dire à la chef que tu es souffrant. Mais djo, pardon ne fais rien. En sortant du bureau tu m’as dit que tu partais la tuer à son job. Ne fais ri…. Serges Boli ne termina pas sa phrase, une tonalité d’interruption coupant son dernier mot. Je raccrochai sans attendre pour ne pas me laisser amadouer par les paroles de prudence de mon ami. Mon cœur était en éruption, mes yeux crachaient des larmes volcaniques qui refroidissaient sur mes joues et se transformaient en scories criminelles. Le juge de ma conscience avait rendu son verdict fatal et cette sentence de mort devait s’abattre, en premier lieu, à Biétry chez La Camerounaise…»

Biétry, non loin d’une villa rose située à deux rues de l’établissement d’enseignement secondaire Notre Dame d’Afrique, dix heures avant le crime…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] Le terme awoulaba nous provient du Sud de la Côte-d’Ivoire réputé pour avoir des femmes belles,  d’un teint noir comme du jais, grandes, aux formes plantureuses et généreuses.  Le nouchi a capté dans son vocabulaire cette expression.

[2] Feyman (pluriel, les feymen) est un terme issu du vocabulaire argotique camerounais pour désigner un escroc financier spécialisé dans la technique du Wash-Wash qui consiste à duper un individu en lui faisant miroiter la possibilité d’avoir beaucoup d’argent en lavant des billets dits sales avec un liquide miracle que seul détient le feyman.

[3] Gaou en nouchi signifie idiot, sot.

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6 Réponses to “Je ne pouvais faire comme si…chapitre 6”

  1. Serge Pacome A Says:

    Bonjour

    Bien d’entree permets que je te transmette tout mes Encouragements et mes Felicitations pour tes debuts.J’ai vraiment aime cette partie que tu nous offre gratuitement.J’espere que j’aurais l’occasion de me procurer ton oeuvre quand elle finira.Bien ,T’es franchement Intelligent.Puisse DIEU te guider dans cette avancee et comble les aspirations de ton coeur.
    Courage a toi frere.A bientot

  2. j’aime trop ce chapitre. tous mes encouragements j’espère que tu iras loin…

    • Heureux que ce chapitre te plaise Grace. C’est motivant! Prends du plaisir avec les autres chapitres. Je te remercie pour le souhait (j’espère sincèrement aller dans loin) mais avant, PARLES EN AUTOUR DE TOI POUR RAMENER DU MONDE. Tu connais la page de fan sur Facebook: « un stylo sur une feuille ». Grosse bise à toi.

  3. Ou comment à partir d’un fait divers, créer une grande histoire.
    Édouard, si Donatien lisait ça, lui même te donnerait une valise pour ton talent.
    Tu écris mon type, tu écris!

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