Archive pour décembre, 2009

Je ne pouvais faire comme si…chapitre 12

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on décembre 19, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans le chapitre 11: Cruel est le destin et nul ne peut y échapper pensa l’inspecteur Kipré Bouazo juste avant que ce bolide le percute de plein fouet. Le destin, ce marionnettiste fou, tirait les ficelles de l’acte final. Nous voici à l’instant « t » du crime…

Cocody, hôtel Ivoire, deux amoureux devant un réceptionniste, à l’instant « t » du crime…

Pendant qu’il remplissait une paperasse insignifiante, Kobo Jules-Sésar demanda au réceptionniste qu’il semblait connaître :

–    Ils sont là ?

–    Ils vous attendent impatiemment monsieur, répondit l’employé de l’hôtel. Vous verrez monsieur, reprit-il, nous avons concocté un de ces décors inoubliables dans votre suite.

Jules-Sésar releva la tête, ils sourirent puis échangèrent un clin d’œil amusé, complice.  Pour qui bénéficie des largesses et indulgences de la vie, il ne faut jamais éviter de donner la pièce aux garçons de café, de restaurant, aux chauffeurs de taxi, au petit personnel et, Jules-Sésar se fendit d’un généreux pourboire à l’hôte d’accueil. A ce moment, tous deux entendirent une parole qui résonnait comme un testament.

–    Cécilia Kablan, tu es mon seul et unique bien sur terre comme en enfer, vociféra un inconnu.

Jules-Sésar, le sang glacé, se retourna pour voir.

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours : laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ![1] »

Dix secondes avant la fin de tout, le temps, suspendu. Plus rien ne bougeait, plus rien ne respirait, plus rien ne faisait rien, quelqu’un avait appuyé sur le bouton Stop de la télécommande de la Vie. Dans ce décor figé, Jules-Sésar fronça les sourcils et distingua une ombre à l’entrée de l’hôtel, « mais que fait-elle là-bas dans ce coin ? » s’interrogea-t-il. Réponse : ce même quelqu’un appuya sur le bouton Play de la télécommande de la Vie, tout se mut à nouveau, tout reprit sa respiration et, après ces dix secondes, une double déflagration : bang ! Bang !

Kobo Jules-Sésar s’était retourné pour la voir, la mort…

Cocody, hôtel Ivoire, deux amoureux devant un réceptionniste, à l’instant « t » du crime…

Pendant que Jules-Sésar remplissait une paperasse insignifiante, Cécilia s’amusait à faire glisser de peu discrètes câlineries sensuelles sur son cou, ses oreilles, son ventre. Lui, visiblement dans l’embarras, contenait difficilement tous les haut-le-corps réveillés par ses caresses délicates.

–    Un peu de retenue Cécilia, quelqu’un pourrait nous voir tu sais qu’Abidjan est petit, fit-il mine de protester.

–    Depuis longtemps sachez-le, cher monsieur je-veux-tromper-ma-femme-sans-me-faire-choper, nous avons été démasqués, dit-elle un brin moqueuse. Qui te dit que parmi les gens dans ce hall, personne ne t’a reconnu ? Hein ? Qui te dit que ce monsieur – Youssouf Soro indiqua-t-elle après une légère inclinaison de la tête pour lire les nom et prénom accrochés à l’uniforme de l’homme – en face de nous, n’ira pas cracher le morceau dans un de ces tabloïds people comme Top Visages[2] ? Hein ? Qui te dit ?

Tous deux jetèrent un regard inquisiteur et réprobateur sur le pauvre réceptionniste qui tendait la main pour recevoir les cinq billets de dix mille francs CFA en guise de dringuelle[3]. Celui-ci les regarda niaisement avec un véritable sourire d’abruti barrant son visage. Jules-Sésar fit semblant de se rétracter et de remettre l’argent dans sa poche.

–    Impossible madame, chuchota le réceptionniste en ravalant sa salive. Je suis comme un cimetière où viennent se reposer pour l’éternité des millions de secrets.

A ce moment, tous les trois entendirent une parole qui résonnait comme un testament.

–    Cécilia Kablan, tu es mon seul et unique bien sur terre comme en enfer, vociféra un inconnu.

Cécilia, terrifiée, ayant reconnu ce timbre vocal-là, se retourna pour savoir.

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours : laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ! »

Dix secondes avant la fin de tout, le temps, suspendu. Plus rien ne bougeait, plus rien ne respirait, plus rien ne faisait rien, quelqu’un avait appuyé sur le bouton Stop de la télécommande de la Vie. Les draps noirs de la mélancolie, enveloppèrent deux êtres promis à l’amour, les isolant du reste de la foule dans une espèce affolante de troisième dimension où des éclairs de questions et d’aveux passaient dans le champ électromagnétique de leurs yeux, comme les ondes invisibles des antennes-relais postées sur la plupart des grands immeubles abidjanais. « Sébastien, comment a-t-il su ? ». Réponse : ce même quelqu’un appuya sur le bouton Play de la télécommande de la Vie, tout se mut à nouveau, tout reprit sa respiration et, après ces dix secondes, une double déflagration : bang ! Bang !

Cécilia Kablan s’était retournée pour savoir, savoir que la trahison a un prix : bang ! Bang ! son amour Sébastien Kouassi venait de la descendre et s’enfuyait…

♦♦♦

Yopougon, dans la forêt du banco, quatre heures et bientôt quinze minutes après le crime…

Ses pensées secouées dans tous les sens comme un navire balloté dans une tempête, Sébastien Kouassi, prostré dans sa voiture, pleurait. Les notes mineures de « Lost without you » de Robin Thicke, comme des décharges de chevrotines, achevaient de cribler un cœur ravagé par la peine. Il devait terminer son « testament », sa main tremblotante se saisit du stylo.

« Cécilia,

Là où tu es, peux-tu m’entendre ? Oui, je sais que tu m’entends, écoute çà du moins lis çà. J’ai tué La Camerounaise, j’ai tué ce monsieur qui de toute évidence était ce minable KJS et je t’ai tuée, bébé. Quelques minutes après que vous ayez quittés cette Jaguar, je vous ai suivis, comme un félin. Dans l’escalier souterrain qui menait au hall de l’hôtel, cette bonne femme m’a dépassé, je l’ai vue vous observer curieusement et se caler dans un coin à attendre. Attendre quoi ? Je ne sais pas. Je n’ai pas voulu te tuer même si je te maudissais quand, depuis notre voiture, je te voyais faire des conneries avec cet homme. Mais, quand j’ai dit : « Cécilia Kablan, tu es mon seul et unique bien sur terre comme en enfer », je n’ai pas supporté que ce con de KJS te tire vers lui comme pour te protéger. Te protéger de quoi ? De moi ? Voulait-il par ce geste te dire qu’il t’aimait plus que moi, qu’il te préserverait plus que moi de tous dangers ? Pour qui se prenait-il ? Je n’ai pas supporté ce nouveau vol, ce nouveau viol, je vous ai grillés.

Cécilia, as-tu senti cette douleur dans mon regard ? Cécilia, as-tu palpé ma douleur dans l’écoulement fugace de ces secondes ? Cécilia, as-tu seulement pu sentir une seule fois cette douleur lancinante qui brûle tout mon corps, qui me consume et me réduit en cendres comme une feuille dévorée par les morsures du feu ? Cécilia, aurais-tu pu vivre longtemps avec cette terrible douleur qui réussit le tour de force de n’être nulle part en particulier mais s’infiltre comme un fourmillement incommodant partout où je peux ressentir quelque chose ? Cette douleur qui mange l’innocence de l’âme amoureuse comme un bahéfouê[4], est-ce donc çà la douleur acide, piquante et insupportable que ressentent les hommes et femmes trompées, cocufiées, humiliées ? Je me sens seul, je suis un mort-debout. Cécilia avant de t’abattre, c’est toi qui m’as flingué en premier. Je suis mort le jour où dans ton téléphone portable j’ai tout découvert.  Et dans l’escalier souterrain, crois-moi, j’ai déchiffré dans les yeux de cette femme inconnue, la même détresse funeste.

Après vos deux meurtres, rendu fou par ce sang qui avait giclé sur mon visage et mes vêtements, j’ai couru sous cette pluie déchaînée jusqu’à la voiture. La femme inconnue du hall de la tour de l’hôtel Ivoire se tenait comme un zombie devant la portière, me tenant en respect avec un pistolet aussi gros que le mien. Le déluge plaquait sa robe sur son corps de femme mature, ses larmes se mêlaient aux gouttes d’eau qui ricochaient sur ses lèvres et la pointe de ses seins. Elle était petite, belle, la tristesse scintillant dans un regard de braise. Sous cette averse, elle me dit : « je m’appelle madame Kobo Madjara Mariam. Je sais depuis trois mois que mon mari, Kobo Jules-Sésar, a une aventure et incognito, je le suivais comme une détective. Aujourd’hui à son réveil, je l’ai menacé en feignant de ne pas connaître l’existence de cette femme, Cécilia[5]. Je sais tout d’elle : son emploi trouvé par mon mari dans une compagnie d’assurances, sa vie de famille parfaite avec vous, sa double vie mensongère de prostituée dans cette agence « Africa Event » tenue par cette soi-disant directrice de communication, Edith Likane Séry. Je sais, après recoupement des textos, des appels et des mails envoyés par mon époux, que c’était elle, La Camerounaise. Je sais tout de cette histoire je vous dis. Si vous ne l’aviez pas fait, j’aurai accompli ce double meurtre dans l’hôtel. Dois-je vous tirer mon chapeau ? Je ne sais pas. Que faisons-nous à présent ? Je ne sais pas. A quoi nous accrocherons-nous maintenant ? Je ne sais plus, je n’ai pas d’enfant et vous, une petite fille vous attend. Vous avez tué votre femme et mon mari, il ne me reste plus rien, il ne me reste plus rien à attendre de la vie, il ne me reste plus rien à espérer de l’amour que… »

Cécilia, cette femme désespérée retourna son arme contre elle aussi vite que la balle expéditive qui explosa dans sa bouche, paw ! Son sang sur la voiture, je me tins coi, horrifié. Trois morts pour deux. Je grimpai dans la Toyota Carina pour m’éloigner de cet endroit maudit, roulant sur ce macchabée couché au pied de la voiture. Tout çà à cause de toi, femme infidèle… »

♦♦♦

Les chauves-souris se dirigent en émettant des ultrasons qui leur permettent de repérer et éviter les obstacles. Pourquoi alors cette colonie de chauves-souris vint se crasher sur le pare-brise de la Toyota Carina ? Sébastien poussa de longues minutes durant un hurlement d’effroi, lançant des ruades contre un ennemi déjà mort de n’avoir pas su bien se guider, balançant son stylo comme un javelot sur les ailes écrabouillées de ces animaux. Il retrouva progressivement son calme, crut dur comme fer à des signes prémonitoires, ramassa craintivement le stylo – sait-on jamais s’il ne se transformât en akpani[6] sanguinaire – et repartit dans ses confidences.

♦♦♦

« Cécilia, pourtant je t’aimais, n’klôli wô[7], i tou mi fè diarabi[8], beugone nala[9] comme chante tous les jours ta copine sénégalaise Ramatou. Si je savais dire « je t’aimais » dans toutes les langues du monde, je te l’aurai dit ici. Te souviens-tu de la première fois, de la première fois que nous nous vîmes ?

Cécilia, moi je n’ai rien oublié car c’était le 24 novembre 2000. Le 24 novembre 2000[10], Laurent Gbagbo appelait les Ivoiriens à descendre dans la rue pour protester contre les fraudes électorales orchestrées par le général Guéï Robert. Je me souviens avoir bien entendu à la radio : « le pouvoir est dans la rue, allez le conquérir. » Aussitôt, la déferlante d’une marée humaine sur le boulevard Latrille en direction de la RTI[11]. J’étais chez mon oncle aux Deux Plateaux non loin du supermarché Sococé. Avec mon frère, le rondouillet Gary – tu l’appelais Garyton-le photographe à cause de sa passion pour les appareils photos numériques – nous partîmes emportés par ce cortège pour écrire une page de l’histoire de la Côte-d’Ivoire. Cependant, Gary, plus prudent, renonça à cette aventure périlleuse. Peu importe, çà m’arrangeait, un souci en moins. Dans le creux de la route juste après le carrefour des 198 logements avant La Cité des Arts[12], une barrière de jeeps de l’armée en faction devant le sinistre « carrefour de la mort »,  nous boucha le passage. Nous reconnûmes le tristement célèbre Boka Yapi, homme de main du général Guéï, en tenue de combat, posté sur un véhicule tel Marianne brandissant le drapeau de la révolution française. Sans sommation, un obus lancé, deux obus lancés, trois obus lancés, des rafales de mitraillettes, des détonations de fusils, un mort, deux morts, des dizaines de morts, des hommes et femmes qui tombaient comme les cibles en papier d’un parcours de tirs, des pleurs, des cris, des cris fusant dans tous les sens, la débandade dans la pagaille et ces jeeps qui foncèrent pour nous écraser.

Cécilia, je galopais plus vite qu’un cheval évitant les obstacles humains comme un running-back[13] de football américain. J’ai dû certainement battre le record du monde de Cocody entre le carrefour des 198 logements et l’église Saint-Jacques des Deux Plateaux. Mais, la mort à mes trousses filait comme une Lamborghini et me rattrapait comme Usain Bolt. A la hauteur de l’église, je plongeai comme un nageur dans un de ces caniveaux creusés tout le long du Latrille. Un tir se perdit dans le talus juste au-dessus. Les militaires sautèrent de leur jeep, me retrouvèrent, me rossèrent avec leur matraque du mieux qu’ils purent. Les dents serrées, je résistai à cette vague de brutalité.

Je me devais de résister pour dire merci à Dieu que ces hommes armés ne m’aient point abattu. Je me devais de résister sans bouger ni me protéger parce que sous moi, il y avait quelqu’un, il y avait une magnifique fille, il y avait toi, Cécilia. Ces soldats ne t’avaient pas vue. Depuis belle lurette planquée là, je t’avais recouverte comme un linceul après mon saut de l’ange dans cette rigole. Mon amour, j’ai tout encaissé pour toi sans broncher. Pour oublier le mal qui me brisait les vertèbres, chérie,  je m’imaginai paradoxalement en train de te faire l’amour. Je prenais possession de ton corps aussi sauvagement que cet orage de coups de matraque. Je t’embrassais puis suçais tes lèvres comme un affamé arrache de ses dents la peau d’une mangue mûre et se pourlèche ses lèvres salies par le jus qui coule. Ma langue se promenait sur tes seins comme un enfant promène la sienne dans un pot de yaourt vidé. Je battais la peau tendue de tes fesses comme un joueur de tam-tam exalté. Je dépensais toute mon énergie dans le jardin de tes jambes comme un cultivateur baoulé laboure la terre pour faire des buttes d’ignames. Et toi, sous moi, importunée par cette érection pressant ton ventre, tu as tenu, tu as résisté, muette, parce qu’il y allait de nos deux vies. Une scène – comment dire? – insensée. Je comprends que tu aies tenu à rappeler cet épisode cocasse dans le second paragraphe de ta lettre à La Camerounaise.[14]

Evanoui après ce tabassage, les militaires m’ont laissé pour mort. Tu as attendu mon réveil, tu m’as ramené chez moi, nous n’avons plus cessé de nous fréquenter amicalement jusqu’à ce 14 février 2002 où, du sadisme le plus fruste a jailli comme dans un puits de pétrole le torrent de notre amour pour le meilleur et le pire. Et le meilleur, c’était avant, et le pire, c’est aujourd’hui. Et aujourd’hui, je me suiciderai comme cette madame Kobo Mariam à qui j’ai tout pris mais, qui se préparait à tout me prendre. Je me suiciderai parce que c’est çà le vrai courage, c’est çà l’acte ultime et merveilleux de l’amour devenu impossible à vivre.

Je t’aimais Cécilia, j’aimais notre fille, j’aimais notre famille.

Je t’aimais Cécilia…

…Ton homme pour l’éternité, Sébastien Kouassi »

Il plia soigneusement les feuilles de son « testament », sortit de sa caisse pour ôter ses vêtements du pot d’échappement car çà n’aurait servi à rien, se saisit d’un long tuyau d’arrosage dans son coffre qu’il relia du pot d’échappement à l’habitacle de sa voiture, remonta sa vitre jusqu’à coincer le tube et démarra le moteur de sa voiture. Un tueur silencieux, le monoxyde de carbone, s’infiltra doucement dans l’automobile comme un dangereux serpent prédateur, la langue fourchue à l’air, zigzague dans la broussaille. Au bout de quelques minutes, Sébastien eut de violents maux de tête, fut pris de vertiges. La frousse de mourir apparut, il tenta de tirer le loquet mais, tirer le loquet de la portière signifiait vivre, non ! Vivre ? C’était trop lâche pour un assassin pensa-t-il. Sa main, résignée, quitta la petite barre mobile. La mort est le salaire de la passion amoureuse flouée et lui ne devait en aucun cas y déroger. Il suffoquait, se tenait la gorge à deux mains, bavait comme un chien enragé, ses yeux hors de leur orbite comme les yeux de têtards écrasés faisaient peur à voir, ses muscles ne répondaient plus, il perdit connaissance, le coma, le bruit aigu et continu d’une tonalité d’électrocardioscope. Plongé dans cette noirceur, il marchait vers une lumière blanche d’où il entendait des cris joyeux de bambins. Il arriva à la frontière entre cette obscurité et cette blancheur, ce point de non retour. Il vit Cécilia, Jules-Sésar et une multitude d’enfants, heureux, tous lui tendaient les mains : la fin…

♦♦♦

Deux Plateaux, au troisième étage d’un immeuble près du commissariat du 12ème arrondissement, il est six heures et demie du matin…

Un Ivoirien sur trois est un ronfleur[15]. Mais ce ronfleur ne sait pas que l’apnée obstructive du sommeil se caractérise par un ronflement intense ponctué d’arrêts respiratoires complets ou partiels. Ce syndrome s’il n’est pas décelé et soigné est un facteur de risque de maladies cardiovasculaires.

Mais, Sébastien Kouassi le sait depuis que cette maladie a emporté son père dans un accident vasculaire cérébral le jour de ces 15 ans. Beaucoup de personnes avaient dit que la mort de son père, dans son sommeil, était due aux sorciers puisqu’il était impossible, qu’un homme de 60 ans bien portant, légèrement ronfleur, meurt ainsi. Adulte, un de ses oncles médecins lui avait dit soupçonner l’origine du décès de son père aussi lui recommanda-t-il vivement de faire des examens idoines. Ainsi prévenu, Sébastien Kouassi, traumatisé, se refusa malgré tout à toute consultation.

Cécilia Kablan dormait très mal, gênée par les ronflements bruyants comme un moteur de tracteur de son chéri. Puis avec le temps, s’étant habituée, ces derniers se transformèrent en berceuse. Mais dans cette aube naissante, Sébastien ronflait bizarrement comme le bruit des ratés du moteur d’une pirogue avikam de Grand-Lahou[16].  Elle se réveilla en sursaut, vit sa langue qui pendait, le secoua et lui administra des claques comme Obélix sur les Romains jusqu’à ce qu’il revienne à lui, dans une longue inspiration tirée à pleins poumons.

–    Chérie, es-tu morte ? Sommes-nous au paradis mon bébé ? Cécilia m’as-tu déjà trompé ? Tu as un amant n’est-ce pas ? questionna-t-il le regard perdu sur le visage de sa femme, souriant béatement comme s’il voyait un ange.

–    Je n’ai pas d’amant, je ne t’ai jamais trompé, tu n’es pas au paradis mais dans notre lit d’amour et, je suis plus vivante encore que la gifle que tu vas recevoir tout de suite, dit-elle énervée, enchaînant avec la plus monumentale gifle qu’il reçut de sa vie.

Et, Sébastien Kouassi se réveilla pour de bon, debout sur son lit, une érection matinale dressée comme un piquet…

Deux Plateaux, au troisième étage d’un immeuble près du commissariat du 12ème arrondissement, il est seize heures quarante-cinq de l’après-midi…

« Samedi 14 février 2009,

Il est 17 heures moins quinze minutes à Abidjan Cocody les Deux Plateaux.

Je m’appelle Sébastien Kouassi, j’ai trente-deux ans et je suis conseiller-clientèle chez un opérateur téléphonique. J’ai piqué une sévère crise d’apnée obstructive du sommeil mêlée à un rêve, un mauvais rêve, un thriller politico-policier affreux, un rêve pénible de science-fiction, une pitoyable fausse tragédie amoureuse. Bref, un cauchemar dont j’ai tenté de me souvenir et de vous retranscrire fidèlement les actions et déplacements. Tous ces personnages existent mais je ne les connais pas, je ne les côtoie même pas, sauf ma chérie Cécilia, mon ami Serges Boli et ce chien dégueulasse qui dort tous les soirs à côté de ma voiture. Comment ai-je pu les intégrer, tous, dans ce cauchemar ? Comment par ailleurs j’ai pu vivre dans un immeuble de la Résidence Paillet alors que je suis dans un appartement des Deux Plateaux? Il nous arrive bien des fois de voir des personnes inconnues dans nos rêves et de vivre avec elles. Par exemple, il n’y a pas longtemps, je mangeais avec tous les Présidents du monde et ils me faisaient des tapes amicales dans le dos à cause de ma brillante élection à la présidence de la république de Sébastianie, surtout le petit Nicolas Sarkozy. Encore un rêve de fou !

Sans mon épouse, Cécilia, bientôt 30 ans, je ne serai peut-être pas ici à écrire ce début de journal. Elle m’a sauvé et, je ne peux faire comme si ce cauchemar n’était pas une alerte divine. C’est décidé, je vais me soigner.

Mais ce qui m’a conduit à écrire ce petit journal, c’est ce texto reçu à 13 heures 22, pendant que ma femme et moi nous nous attablions. Lisez-moi çà : « ce samedi soir, jour de Saint-Valentin, mon cœur, n’oublie pas que tu m’as promis un romantique restaurant parce que moi, je n’oublierai pas de te fatiguer au lit comme tu le mérites hi hi hi… Paty ta tigresse bété. »

Les voies utilisées par Dieu pour nous parler sont si explicites pour qui se pique de les déchiffrer. Et moi, ma mère m’a toujours dit que les songes – rêve ou cauchemar – sont les voies privilégiées de Dieu. Avec toutes les angoisses et mésaventures que j’ai vécues dans ce mauvais rêve, je ne pouvais faire comme si celui-ci n’était pas un ordre divin me commandant de ranger ma vie et d’arrêter de tromper cette merveille qu’est ma femme, Cécilia Kablan.

Je le dis dans l’intimité de ce journal de même qu’à vous, fantômes curieux qui êtes en train de lire par dessus mon épaule que : à 17 heures 10 ou 15 à tout casser, je vais rompre avec Patricia Nadré Lago, ma maîtresse. Obligé !

Ce sera tendu pour elle mais, que voulez-vous, c’est le temps du changement. C’est comme çà !

Sinon entre nous, se détacher d’une tigresse bété sans égratignure, çà va être dur…

J’ai peur !

…Sébastien »

♦♦♦

The end

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] Il faut rendre à Alphonse de Lamartine (1790-1869) ce qui lui appartient. C’est une strophe de son poème Le lac lui-même tiré de son recueil « Les Méditations poétiques ». Pour ceux qui sont intéressés vous pouvez consulter ce poème sur ce site : http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alphonse_de_lamartine/le_lac.html. Et pour ceux qui connaissent ou ne connaissent pas l’auteur et qui veulent le (re)découvrir, vous pouvez vous rendre sur ce site : http://damienbe.chez.com/biolam.htm.

[2] Top Visages est le magazine people ivoirien par excellence. Pour ceux qui sont avides d’infos people en Côte-d’Ivoire, vous pouvez cliquer sur ce lien : http://topvisages.net.

[3] La dringuelle est le nom donné au pourboire en Belgique.

[4] Bahéfouê est un mot de l’ethnie baoulé qui désigne les méchants sorciers mangeurs d’âmes.

[5] Voir le chapitre 3 de l’histoire où, cette femme regardait stupéfaite son mari dans une crise inédite de somnambulisme pornographique.

[6] Un akpani est l’appellation en nouchi de la chauve-souris.

[7] N’klôli wô veut dire en baoulé soit « je t’aimais ou je t’ai aimé(e) ».

[8] I tou mi fè diarabi veut dire en dioula « je t’aimais chérie ».

[9] Beugone nala veut dire en wolof « je t’aimais ».

[10] Pour ceux qui veulent faire des recherches sur cette date, je vous conseille le livre de Thomas Hofnung, La crise en Côte-d’Ivoire, dix clés pour comprendre, paru aux éditions La Découverte. Mais vous pouvez aussi cliquer sur ce lien qui, même s’il est une réponse gouvernementale à un rapport des Nations-Unies, vous donnera quelques informations utiles : http://www.un.org/french/hr/ivoryresponse.pdf

[11] Radiodiffusion Télévision Ivoirienne qui est la chaîne de télévision généraliste et publique qui émet depuis Abidjan. A cette époque, il se racontait que la RTI était prise en otage par  les militaires d’où une ruée de la population pour la « sauver »

[12] Les 198 logements et La Cité des Arts sont deux quartiers résidentiels de la commune de Cocody.

[13] Le running-back est un joueur de football américain évoluant dans l’équipe offensive. Pour avoir une meilleure idée de ce poste, cliquez ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Running_back

[14] Lire le chapitre 8 de la nouvelle où Sébastien, tombé sur une enveloppe marquée « POUR MA PETASSE, TA PUTE CECILIA, découvre les secrets révélés par Cécilia.

[15] Statistique provenant d’aucune source fiable. C’est une pure invention de ma part pour les besoins de l’histoire.

[16] Grand-Lahou est une ville et un département de la Côte-d’Ivoire située au sud, au bord du golfe de Guinée et à l’embouchure du fleuve Bandama. L’avikam est la langue vernaculaire de cette ville de même que le Dida et le N’zima. Cette ville est réputée pour ses pirogues et pinasses traditionnelles qui assurent le transport de personne et de marchandise. Cliquez sur ce lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Grand-Lahou

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Je ne pouvais faire comme si…chapitre 11

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on décembre 13, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans le chapitre 10: Nonzi Koho Guéhi, dans cette obscure salle des Fêtes de l’hôtel Ivoire, vengeait la mort de sa soeur jumelle Sia Sou Guéhi. Soro Toxic, un poignard planté dans la poitrine, mourut dans des convulsions effroyables. Le destin était en marche et, il faisait, comme à son habitude, des siennes…

Dans la Nissan Pick-up Vintage de l’inspecteur Kipré Bouazo rebroussant chemin, trois heures et quinze ou vingt minutes après le crime…

–    Chef, j’ai deux itinéraires rapides pour arriver à l’hôtel Ivoire. Je peux continuer sur notre lancée et, sur quelques centaines de mètres, prendre la montée d’Agban jusqu’aux Deux Plateaux[1], piquer dans la station d’essence Oil Libya près de la gare de wôrô-wôrô[2] d’Adjamé-Plateau-Yopougon[3] et mettre les gaz sur le boulevard Latrille jusqu’à notre destination. Je peux aussi faire demi-tour, partir jusqu’au Chawarma « Chez Hassan » des 220 logements[4], faire le rond-point pour revenir sur la voie menant à l’échangeur routier, rouler au max deux minutes puis sortir et tomber sur le Latrille pour l’hôtel Ivoire. Qu’est-ce qui vous convient le plus, chef ? interrogea une Sandy Nini survoltée par la nouvelle de la présence gênante de Soro Toxic, et pour cause…

Il y a plus d’une dizaine d’années, Sandy Nini, en poste à la Direction de la police économique et financière, avait senti les relents d’un système de fausses déclarations de TVA par des hommes d’affaires peu scrupuleux. Un matin, « son » affaire classée top secret mais pas encore bouclée, fut exposée en lettres capitales à la Une du quotidien Tchian ya Tassouman[5]. L’article, signé par un certain Soro Toxic, était intitulé : « et si nous parlions de l’Affaire Roger Nasra [6]? » Ce brûlot avait défrayé la chronique et fait tomber de grosses têtes de l’Administration. Comment ce satané Soro Toxic avait fait pour être au courant de l’existence de ce dossier ? Pour Sandy Nini, deux personnes avaient pu l’y aider : son supérieur direct et sa collègue Ivy Dohou, les seuls à être dans le secret des investigations. Sandy avait écarté Ivy parce que trop irréprochable, mais en empruntant la piste de sa hiérarchie, elle croisa le chemin d’une lettre de mutation qui la balançait sans ménagement au commissariat du Plateau. Y avait-il plus facile à comprendre ? Son supérieur était le coupable divulgateur…

–    Comme tu dis, reprit l’inspecteur Kipré Bouazo, continuons sur notre lancée, prenons par la montée d’Agban et sortons sur le Latrille aux Deux Plateaux.

–    Ok ! répondit sèchement une Sandy Nini aux mâchoires serrées par la colère. Dans le ventre de cette nuit bizarre, les margouillats, les salamandres et les insectes nyctalopes[7] virent dans le sillage de la Nissan Pick-up Vintage un nuage de poussière comme la traînée lumineuse d’une comète…

♦♦♦

Dans un banguidrome[8] situé entre la polyclinique des Deux Plateaux et la fameuse école primaire publique « Les poulets perdus », trois heures et seize minutes après le crime…

Tantie Jeannette Kambiré, une vieille femme Lobi[9] à la maigreur accentuée par l’âge et les scarifications rituelles sur les joues, regardait avec commisération cette foule enivrée composée de petits ouvriers, maçons, mécaniciens, bouchers, vendeurs à la sauvette qui s’envoyaient dans le gosier, à qui mieux-mieux, des quantités impressionnantes de mauvais alcool. En dépit du froid apporté par les gouttes abondantes de la pluie, ils étaient toujours là à boire, fiers de leurs exploits. Dans un coin, abritée sous  les plaques de tôles rouillées de son banguidrome, elle priait Dieu de lui pardonner d’avoir détourné et fidélisé Son peuple dans cet endroit poisseux, éclairé autant que faire se peut par des ampoules jaunies par la saleté. Il fallait qu’elle travaille et, pour elle, vendre de l’alcool frelaté était le seul talent possédé. N’ayant pas encore terminé sa prière, elle fut apostrophée par Djo Kester, un client régulier, ivrogne patenté, qu’elle aimait comme son fils et qui tentait, entre la puanteur de deux hoquets et d’un rot d’alcoolo, de lui apprendre le français. Comme tous ces vendredis, l’ivresse était pour lui une forme de lucidité.

–    Tantie, dit-il de sa voix pâteuse, je t’ai toujours dit de corriger…hic…le nom de…hic…ton banguidrome qui devient…beurgh…un maquis de jour en jour…or, sur ta vilaine pancarte là qui nous permet de localiser ton sale mouroir, est marqué en grand et en rouge vif comme çà : « La mer de toutes les grâces », comme moi, Djo Kester alias Kestah alias Big Djo alias Big Djobi alias…hic…je sais que tu veux faire référence à la Vierge Marie, tu dois…hic…plutôt écrire « La mère de toutes les grâces ». Pour bien se faire comprendre il porta l’intonation sur le « e » final en disant « la mèreuuu…hic…la mèreuuu, tu as compris tantie, c’est…hic…la mèreuuuuuu et non comme tu as écrit là, la merrrr. La mèreuuuu…beurgh…la mèreuuuuuuuu… »

–    Aaaaaaah ! C’est quoi ? cria tantie Jeannette. Un silence de stupeur parcourut toute l’assistance et les yeux intimidés se levèrent craintivement pour regarder une tantie Jeannette furax. Aaaaaaaah ! Y’a quoi même ? reprit-elle avec véhémence. Mille fois tchrrrrr…Avec ta bouche qui sent mauvais comme le cul d’un Gabriel[10] là, laisse-moi tranquille hein ! Laisse-moi tranquille hein ! Tu ferais mieux de te faire désenvoûter parce que le diable du dahico[11] ne te laissera pas de si tôt, répondit-elle dans son mauvais français. La merrr ou la mèreuuuuuu, je m’en fous ; la merrrr ou la mèreuuuuuu, tu viens ici quand même non ? Hein ? Dis-moi ? Tu ne parles plus ? Tchrrrrrr…quand tu es daye[12] comme un pompier tu te souviens que tu es allé à l’école. Imbécile ! Tchrrrrr…Regarde-moi très bien mon petit Djo Kess’, bois et puis dégage ! Et puis dégage avec ce sale chien qui est toujours à tes pieds à laper le koutoukou[13] qui coule de ton gobelet comme de l’eau qui fuit d’un robinet mal fermé là. Mille fois tchrrrrr…à vous deux d’ailleurs.

Toute l’assistance se pencha avec curiosité pour regarder cet animal soûl ressemblant trait pour trait à Rantanplan. C’était un clébard famélique au pelage mangé et criblé par la gale, les puces et les plaies répugnantes. Entre trois lapements, il se grattait les oreilles et le cou, se mordait l’arrière-train et les pattes, tout ceci dans des jappements plaintifs semblables à des pleurs de bébé. Alors, tout le monde approuva intérieurement ou à voix basse la remarque de tantie Jeannette : c’est vrai, il apparaissait tous les vendredis, se tenait au pied de l’ivrogne comme s’il était son maître, ils étaient liés. Grincheux et maugréant des injures, Djo Kess’ donna un coup de pied dans le flanc du chien, ce qui le fit déguerpir dans des aboiements poussifs. Un éclat de rire fusa comme un seul homme de la foule qui observait ce clebs s’en aller à la dérive dans un galop irrégulier comme la démarche boiteuse d’un homme en grand état d’ébriété…

Livré à cette nuit remplie de dangers inconnus, le chien des vendredis de « la mer de toutes les grâces » longeait le boulevard Latrille, remontant vers la gare de wôrô-wôrô. La pluie tombait lourdement sur ses paupières fatiguées, il ne pouvait plus supporter l’éclairage des lampadaires plantés sur le terre-plein central du boulevard. Comme tous les vendredis, il dormirait ivre mort sous un porche quelconque et se réveillerait le ventre tiraillé par les gargouillements d’un estomac réclamant à manger. Manger ? Il volerait ici ou là des morceaux de viande et de poisson ou, irait faire de la langue dans un maquis comme un mendiant fait la manche devant une mosquée ou une église. En vérité je vous le dis, les chiens de la rue sont comme les enfants de la rue, ils ont pour dortoir commun la belle étoile et y partagent l’angoisse des imprévus du lendemain. Le chien des vendredis de « la mer de toutes les grâces » trottait à l’aveuglette, guidé à grand peine par un flair alcoolisé. De fait, à plusieurs reprises, de nombreux coups de klaxon d’automobilistes mécontents le remettaient bon gré mal gré dans une droite ligne de trot. « Plus qu’un petit effort avant de pouvoir dormir dans un des couloirs obscurs des immeubles proches de la gare de wôrô-wôrô, plus qu’un petit effort mon chien » s’encourageait-il. Il dépassa la clôture de l’école primaire « Les poulets perdus », arriva enfin à la station d’essence Oil Libya, tourna la tête à gauche et s’immobilisa net, pétrifié par la peur. Un puissant 4*4, feux de détresse et gyrophares clignotant dans tous les sens, déboulait sur lui à bride abattue. Sa vie de chien de merde squatteur hebdomadaire du banguidrome « la mer de toutes les grâces » défila devant ses yeux : quelle chienne de vie !

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Cocody les Deux Plateaux, deux cent mètres avant l’entrée de la station d’essence Oil Libya, trois heures et vingt-huit minutes environ après le crime…

L’inspecteur Kipré Bouazo regrettait ses vives réprimandes proférées à l’encontre de l’agent Diomandé Youssouf. Ce dernier n’y était pour rien dans l’intrusion de Soro Toxic dans cette affaire. C’était le destin ! On ne pouvait rien contre lui. Néanmoins, ne pouvait-on vraiment rien contre le destin ? Etait-il si cruel qu’il n’en avait l’air ? De l’agent Diomandé il porta ses pensées sur sa famille. Il se repassait le film de sa vie amoureuse et familiale qui battait de l’aile. Pourquoi ne pas purement et simplement se séparer quand rien ne va plus que de se battre, de s’engueuler, de chercher inutilement et méchamment des poux dans les affaires de l’autre ? Sa femme et lui ne communiquaient maintenant qu’avec des cris, des injures, des réprimandes…devant leurs trois enfants. Le divorce était inéluctable mais c’était un bété[14] et chez les bété, le divorce est banni à cause des enfants. « Séduire une femme, c’est à la portée du premier imbécile. Mais il faut savoir rompre. C’est à cela que l’on reconnaît un homme mûr »[15] avait-il lu un jour dans un livre. Quelques temps après, au mépris de la tradition, il quitta, consterné, le domicile conjugal pour, d’après lui, le bien de tous. Cependant, elle lui manquait, ils lui manquaient, ils se manquaient…Cruel, le destin !

Sandy Nini entra comme une dératée dans la station d’essence. L’inspecteur, bousculé, s’accrocha fermement aux poignées du véhicule. Il comprenait son empressement à en finir avec Soro Toxic. A son arrivée dans sa nouvelle unité, il vit une femme déçue de l’existence. Son passage à la Direction de la police économique et financière avait été pour elle, une grande désillusion. Il la prit sous son autorité et  lui redonna le goût du travail bien fait. Sandy Nini, au commissariat du Plateau, avait retrouvé une seconde jeunesse et elle redevenait efficace à ses côtés. En sortant de la station d’essence pour retomber sur le boulevard Latrille, les phares du Pick-up firent étinceler la phosphorescence des yeux d’un chien pouilleux… « Attentioooon ! » hurla l’inspecteur. Sandy Nini tira le frein à main, braqua le volant à gauche et dut faire une embardée pour éviter le chien qui semblait hypnotisé. Les musculeux pare-chocs  du 4*4 léchèrent le museau morveux de l’animal. Suffisant pour ne pas l’écrabouiller mais insuffisant pour les protéger. Boum ! La voiture heurta le terre-plein central, se cabra comme un cheval et sans que les occupants ne s’y attendent, fut emportée dans un tourbillon de tonneaux qui s’acheva sur l’autre chaussée du Latrille à quelques mètres du Chawarma « Chez Talaat ».

La Côte-d’Ivoire d’aujourd’hui a ce paradoxe commun à la plupart des pays d’Afrique : des infrastructures routières dans un délabrement affligeant pour des caisses rutilantes et dernier cri. Le jeune Hervé Sisa, alias Vétcho Diez pour ses amis, venait de « débloquer »[16] la Lincoln Navigator 2010[17] couleur noir métal, un de ses gigantesques 4*4 américains qui font la fierté des rappeurs dans leurs clips, fraîchement acquise par son père. Dans la voiture de luxe, ses potes et lui chantaient à tue-tête le refrain du célèbre artiste ivoirien, DJ Lewis. Ils criaient en chœur : « sans guêbê sans guêbê ! Sans guêbê sans guêbê ! Bachichi bachocho bachichi siman bachocho ! »[18] Lancé sur le goudron du Latrille comme un obus de roquette, le véhicule s’engouffra dans le double virage juste avant « Chez Talaat »… Dans la carrosserie froissée du Nissan Pick-up, la tête enfoncée dans le volant, des larmes de sang coulant de ses yeux, ses oreilles et son nez, Sandy Nini ne bougeait plus, morte. L’inspecteur Kipré Bouazo, gravement atteint, se débattait pour ouvrir la portière et appeler au secours. Quelques clients de « Chez Talaat » vinrent à sa rescousse et tentèrent de l’extirper de cette prison de métal. Tous entendirent le bruit strident d’un grand coup de frein. Le jeune Vétcho Diez, conducteur sans permis, fut surpris par cette voiture accidentée en plein milieu de la route et les personnes autour. Son freinage d’urgence ne servait à rien, la collision était immanquable. Il lâcha la direction, se ferma les yeux et la Lincoln Navigator comme une boule de bowling percuta ces quilles humaines…Strike ! Sans savoir que sa mort était programmée par de viles personnes quelque part dans une chambre de l’hôtel Ivoire, l’inspecteur Kipré Bouazo soutenu par deux hommes n’eut, dans l’éblouissement des phares de cette voiture assassine, que le temps d’une réflexion-aveu : le destin ! C’était le destin ! Cruel est le destin et, nous ne pouvons y échapper…

♦♦♦

Cocody, hôtel Ivoire, deux amoureux devant un réceptionniste, à l’instant « t » du crime…

Pendant qu’il remplissait une paperasse insignifiante, Kobo Jules-Sésar demanda au réceptionniste qu’il semblait connaître :

–    Ils sont là ?

–    Ils vous attendent impatiemment monsieur, répondit le réceptionniste. Vous verrez, reprit-il, nous avons concocté un de ces décors inoubliables dans votre suite.

A ce moment, tous deux entendirent une parole qui sonnait comme un testament : « Cécilia tu es mon seul et unique bien sur terre comme en enfer… »

♦♦♦

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] C’est un quartier célèbre de la commune de Cocody à Abidjan.

[2] Les wôrô-wôrô sont des taxis collectifs qui relient toutes les communes  de la ville d’Abidjan. Vous pouvez partir sur ce lien pour avoir une information succincte : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wôrô-wôrô

[3] Adjamé, le Plateau et Yopougon sont des communes de la ville d’Abidjan desservies par les taxis collectifs stationnant dans cette gare.

[4] Un quartier de la commune d’Adjamé à Abidjan.

[5] Tchian ya Tassouman signifie en dioula « le feu de la vérité ».

[6] L’affaire Roger Nasra est une affaire dans laquelle, en 1998, un homme d’affaires Libanais aurait soutiré au Trésor ivoirien, en complicité supposée ou avérée avec certains fonctionnaires,  la rondelette somme de 1 milliard de francs CFA (environ 1.5 millions d’euros) pour les uns ou 4 milliards (un peu plus de 6 millions d’euros) pour les autres. Pour ceux qui sont intéressés par cette affaire, je vous recommande le moteur de recherche Google. Cependant, vous serez bien déçus par la pauvreté des documents juridiques et les partis pris politiques souvent sans fondement des journalistes et intellectuels de tous bords. Quant à moi, retenons bien que je me suis servi de cette affaire pour « égayer » ma fiction.

[7] Nyctalope : adjectif et nom désignant ceux qui ont la faculté de voir dans l’obscurité.

[8] Le banguidrome est une espèce de débits de boissons fait de bois de charpente et de plaques de tôles rouillées où beaucoup d’Ivoiriens, très souvent de la classe populaire, viennent consommer sur place le bangui (ou bandji), un alcool local sucré ou amer  issu de la sève fermentée du palmier-rônier ou d’autres alcools artisanaux à très forte concentration éthylique.

[9] C’est une appellation désignant un peuple et un groupe ethnique vivant dans le nord-est de la Côte-d’Ivoire, dans la région dite du Zanzan. La « capitale » du peuple lobi en Côte-d’Ivoire s’appelle Bouna. Pour ceux que le découpage par région de la Côte-d’Ivoire intéresse, cliquez sur ce lien: http://yanko.chez-alice.fr/ci/carte_ci.html

[10] Le Gabriel est un mot nouchi qui désigne le cochon ou le porc. Pour ceux qui iront à Abidjan un de ces quatre, et je vous y invite fortement, il n’est pas rare que vous trouverez inscrit sur des écriteaux : « vente de Gabriel fumé ou vente de porcodjo ».

[11] Le dahico est un mot nouchi qui signifie l’ivrognerie, l’ivresse, l’état d’ébriété.

[12] Etre daye est une expression nouchi qui signifie être ivre mort. Le nouchi a capté le verbe anglais to die (mourir), a modifié son orthographe et lui a donné ce sens particulier.

[13] Appellation familière d’une eau-de-vie de fabrication locale obtenue par distillation du vin de palme. Cliquez sur ce lien: http://fr.wikipedia.org/wiki/Koutoukou

[14] Le bété est une communauté ethnique au sein du grand groupe Krou. C’est aussi une langue parlée par environ 800 000 locuteurs originaires du centre-Ouest de la Côté d’Ivoire. Les principales villes de la zone sont : Daloa, Gagnoa, Soubré, Issia, Ouragahio, Guibéroua, Saïoua.

[15] Citation de l’auteur Tchèque Milan Kundera recueillie dans son livre La valse aux adieux.

[16] Débloquer une voiture est une expression nouchi qui signifie prendre la voiture de ses parents sans demander leur consentement.

[17] Pour voir à quoi ressemble la Lincoln Navigator 2010, cliquez sur ce lien:  http://www.lincoln.com/navigator/home.asp

[18] Pour écouter le titre Sans guêbê de DJ Lewis, je vous invite à partir sur le site www.abidjanshow.com et de chercher le titre en question dans la rubrique musique.

Je ne pouvais faire comme si…chapitre 10

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on décembre 5, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans le chapitre 9: le journaliste Soro Toxic ne prenant aucune précaution déboula dans les couloirs de l’hôtel Ivoire remplis de murmures et de dangers imprévisibles où il fut kidnappé. Il découvrit le visage de Sia Guéhi, son ex petite amie qui lui promettait une mort toute proche…

Côte-d’Ivoire, sept années auparavant, nous étions un certain 19 septembre 2002…

Le malheur venait de tomber à nouveau sur la Côte-d’Ivoire. Des coups de fusil par-ci et des coups de canon par-là, notre pays s’était réveillé scandalisé par toutes ces détonations. Le ciel, les rues, les routes, les visages et le paysage bref, le décor ivoirien faisait pitié à voir. Nous étions tous abattus et avons beaucoup pleuré car des centaines de personnes moururent cette nuit là. N’étions-nous pas sortis de ce tourbillon de 1999[1] ? Que voulaient ces assaillants ? Surtout, qui étaient-ils ? Les Ivoiriens le surent très vite et le moral de la nation s’effondra comme un château de cartes soufflé par une bourrasque. Dans un devoir de mémoire, les gens rechercheraient, à la fin de cette guerre, des écrits, des articles, toutes informations utiles pour comprendre le comment du pourquoi de ce malheur. Il y avait assurément des investigations à mener et des scoops à ne pas manquer, même au prix de mille périls. Ainsi, pendant que Douk Saga[2] débarquait comme le messie avec son bataillon armé de joie et de gaieté pour sauver la population ivoirienne de ce marasme, Soro Toxic, informé depuis belle lurette de l’attaque survenue, suivait quant à lui un déplacement massif d’armes de guerre à l’ouest du pays. Une source sûre lui avait dit qu’après le MPCI[3], d’autres factions rebelles appuyées par des chiens de guerre libériens devaient être levées à l’ouest. Depuis le mois d’octobre de cette année donc, le journaliste aux multiples décorations menait ses investigations dans la ville de Duékoué qui, selon son indic, était la ville-entrepôt de cet imposant arsenal…

♦♦♦

Fin janvier 2003, Fengolo[4], un village situé à six kilomètres de la ville de Duékoué[5], dans l’ouest de la Côte-d’Ivoire…

Il était cinq heures et quelques minutes du matin dans cette maison faite de terre battue aux murs lézardés par les intempéries. Des fleurs parasites et quelques bourgeons dégoûtants s’enracinaient méchamment aux parois décrépites par ces pluies diluviennes. Dans une pièce en mansarde, deux lampes-tempêtes éclairaient du mieux qu’elles pouvaient Madame Dégnan[6] Guéhi, une femme de petite taille, noire comme de la cendre, de corpulence imposante avec des mollets saillants et musclés comme ceux des cyclistes professionnels. Sa vie, bien des fois, ressemblait à un enfer et la mort, lui avait arraché à son inexprimable grand bonheur un mari travailleur vaillant mais mauvais amant, infidèle notoire, alcoolique ambulant et beaucoup trop violent. Elle était courageuse, sérieuse et pieuse, d’autres auraient dit fanatique religieuse. Elle avait enseigné à ses deux filles, allant jusqu’à l’intoxication mentale, que le sexe était la pire chose au monde aussi devaient-elle rester pures et ne pas s’approcher des hommes, au risque de voir les portes du paradis se refermer. Dans ce froid matinal, assise sur un petit tabouret près de son frugal petit-déjeuner mitonnant, les yeux perdus dans les crépitements du fagot enflammé, elle réfléchissait : on lui avait dit que le pays était divisé en deux depuis l’année dernière ; on lui avait dit que cette rébellion se propageait comme la peste ; on lui avait dit qu’elle ne tarderait pas à contaminer leur région ; on lui avait dit que ces sanguinaires n’épargneraient ni femmes ni enfants et, elle avait peur. Recluse dans cette froidure, submergée par la tristesse, elle pensait à la protection de son seul patrimoine, de son seul trésor, de sa seule raison de vivre, de ses deux filles, de ses filles jumelles, Sia Sou[7] et Nonzi Koho Guéhi, lycéennes à Duékoué…

C’est bien connu, les jumeaux ont des personnalités bien différentes un peu comme le jour et la nuit. Sia Sou Guéhi était comme sa mère, dégourdie, une intelligence vive pour une beauté typique des femmes Wés : visage aux traits grossiers mais harmonieux et splendides, musculature et courbes affirmées, de belles jambes galbées, des seins tendus et des fesses pointues. Sa sœur, Nonzi Koho Guéhi, sortant du même moule, avait des formes encore plus généreuses mais, d’une timidité maladive, elle vivait, secrète, dans l’ombre de sa sœur. Toutes deux habitaient chez un lointain oncle de la famille, pasteur dans la ville. Les week-ends, Sia Sou travaillait comme serveuse dans un maquis[8] réputé de la ville situé au quartier commerce non loin de la gare routière STIF. Tout le monde l’appréciait et l’appelait affectueusement la petite Sia. A 24 ans[9], fidèle aux préceptes de sa mère, priant avec ferveur, s’éloignant des hommes, elle conservait jalousement sa virginité jusqu’au jour où, après avoir pris la commande d’un client, ce dernier, un brin audacieux lui tapota le derrière. Elle se retourna, dévisagea le vieil insolent qui ne rougit point de son acte, effarée, elle bégaya des insultes confuses. Soro Toxic, l’air goguenard, lui répondit : « dis-moi que tu n’as pas aimé je vais voir ? Petite djantra ! » Il avait raison. La petite Sia avait été choquée par son propre tressaillement suite à cette douce caresse. La main de ce client avait imprimé profondément dans sa chair, une information. Elle était désormais prête, prête à s’ouvrir, prête à jouir, prête à faire jouir, prête à expérimenter pour de vrai tout ce que ses doigts fouineurs lui faisaient ressentir dans l’intimité de ces nuits de masturbation. Soro Toxic resta jusqu’à la fermeture de l’établissement. La petite Sia, prenant congé de son patron, passa devant lui, honteuse. Il l’arrêta, la rassura, présenta ses excuses pour cette mauvaise manière, il était un homme qui ne pouvait résister à la vue d’une croupe si fougueuse, elle releva la tête, ses yeux brillaient, l’amour est un personnage inattendu qui apparaît à l’improviste, sans rien dire elle lui sourit, silence, c’était gagné ! Il devait être 19 ou 20 heures, couvre-feu oblige, ils marchaient sans mot dire quand, près de petites bâtisses en construction, elle demanda sûre de son fait : « baise-moi ici ! » Sia Sou s’adossa à une de ces clôtures, descendit lentement un slip humide, remonta sa jupe jusqu’à dévoiler entièrement les lignes hirsutes d’un sexe impatient, passa sa jambe droite autour de la jambe gauche du journaliste et l’attira contre elle. Les étoiles, les chiens vagabonds et chats errants, ce soir, furent les témoins du déchirement du voile de l’innocence de la petite Sia, là, sur ces briques miteuses…

Entre-temps, dans le grand ouest de la Côte-d’Ivoire, avaient vu le jour le MPIGO[10], le FLGO[11], le MJP[12], trois autres branches de la rébellion. Au fil de ses enquêtes, Soro Toxic avait découvert des accointances suspectes avec des mercenaires libériens reliés à une très haute autorité officielle du Libéria. Quand il revenait de ses pérégrinations, il retrouvait la petite Sia et ils s’aimaient. Au début, c’était tous les samedis et dimanches. Un peu plus tard, c’était tous les jours, le lycée étant fermé, la petite Sia avait plus de temps à consacrer à la pratique sexuelle. Elle se confia à sa sœur et lui révéla la perte de sa virginité. Nonzi Koho s’enfonça dans de grandes prières quotidiennes pour arracher sa jumelle bien-aimée des dunes mouvantes de la débauche. Sans succès ! Sia Sou Guéhi était amoureuse ! Puis un jour, l’atmosphère se dégrada entre les trois mouvements rebelles et la population fut prise pour cible. L’oncle pria ses nièces de rejoindre le village maternel, lui fuyait la zone avec sa famille. Sia, affolée, courut se réfugier avec sa sœur chez Soro Toxic. Ce dernier refusa catégoriquement. Il lui asséna cette méchante parole : « toi et moi ce n’était qu’un jeu. Débrouille-toi sale salope. Va chez ta mère ! » Au moment où, enragé, ce dernier rabattait la porte, elle s’intercala pour la bloquer et supplia à chaudes larmes celui qui ne pouvait la laisser choir après toutes ces belles promesses. « Amadou, en min in djii ! In sèbé yé in di taa ![13] » cria-t-elle désespérément à plusieurs reprises en guéré[14]. Tout en gueulant, la petite Sia reconnut une fille qui travaillait avec elle au maquis, étendue sur le lit, toute nue. Elle s’effondra sur le paillasson, le cœur en miettes. Soro Toxic botta dans son gros cul comme un rugbyman pour un dégagement, rejeta au dehors ses pieds coincés dans l’ouverture et rabattit la porte de son « entrer-coucher[15] » avec fracas, brisant par la même occasion tous ses rêves. Nonzi Koho Guéhi ramassa sa sœur qui psalmodiait d’une voix impersonnelle comme une folle : « Amadou, en min in djii ! Ghislain en min in djii [16]! » La ville de Duékoué ne les revit plus…

Une semaine plus tard, un charnier venait d’être découvert à Fengolo. Une fétide odeur de corps en décomposition mêlée à l’on ne sait quelle nauséabonde moisissure recouvrait le village. Les quatre journalistes présents vomissaient, écœurés par ce qu’ils voyaient. Des corps brûlés, des corps mutilés, ici un bras détaché sûrement par une machette, là une tête coupée enfoncée sur un pieu, à côté un enfant éventré, là-bas un corps pendu. Tous dégueulaient sauf un cinquième s’intéressant à autre chose. Soro Toxic avait vu un groupe de cadavres dans une maison, étendus face contre terre, les bras à l’horizontale comme sur une croix. Le soleil fit briller un bijou en argent au poignet d’un des macchabées. Il s’approcha et y vit inscrites ses initiales S.A.G. Il reconnut son bracelet ! Au plus fort de leur idylle, il en avait fait cadeau à la petite Sia. Il retourna le corps : Sia Sou Guéhi ! Elle gisait dans une mare de sang, égorgée, les vêtements déchirés, les yeux ouverts semblants le fixer. Il reprit sa gourmette, la nettoya et la rangea dans sa poche. Il se remémora ses lamentations et, dans ses oreilles, résonnait ce cri comme un SOS « Amadou, en min in djii ! In sèbé yé in di taa![17] » Pour la première fois, il se détesta. Pour la première fois, il haït la vilénie et l’indignité de son âme. « Je ne suis qu’un pitoyable être humain, que mon âme pourrisse en enfer ! » se maudit-il. Pour la première fois il pleura, il pleura sincèrement…

♦♦♦

Cocody, hôtel Ivoire, quatre heures quarante après le crime…

Un tranchant couteau sur la gorge, Soro Toxic, pour la deuxième fois, pleurait, il pleurait sincèrement. La petite Sia Guéhi après lui avoir rappelé en dioula son identité poursuivit son monologue.

–    Moi Sia Sou Guéhi, je suis bel et bien morte. Tu m’as même repris l’unique cadeau que tu m’as offert. Je reconnais ce bracelet à ton poignet, il m’appartenait n’est-ce pas S.A.G ? Elle récupéra le bijou et le fit passer sur son poignet.

–    Il faut rendre à César ce qui lui appartient, Ghislain. Moi, la petite Sia Sou Guéhi, je suis bel et bien morte comme je t’ai dit. Mais, ma sœur, Nonzi Koho Guéhi, elle, n’est pas morte. Elle a survécu et a pu échapper à ces bourreaux, morte de fatigue après des heures interminables de marche, elle s’est écroulée sur une piste. A son réveil, elle était dans le camp des rebelles du MODEL[18] où elle fut soignée, nourrie, entraînée, formée à toutes les techniques de guerre. Quand on lui demanda son nom, Nonzi Koho répondit s’appeler, en mémoire de sa sœur et de sa mère qu’elle chérissait plus que tout au monde, Sia Sou Dégnan Guéhi. La timide et effacée Nonzi Koho disparaissait pour ressusciter les combatives et courageuses Sia Sou et Dégnan Guéhi. L’heure de leur vengeance avait sonné. J’ai abattu tous les meurtriers de ma famille. Mais, il en restait un, celui qui aurait pu, celui qui aurait dû nous sauver. Et celui-là, je l’ai traqué patiemment.

Une lueur d’abomination traversa les yeux de Nonzi Koho Guéhi. Soro Toxic la vit et, pour la troisième fois, il pleura, il pleura sincèrement. En fait, il n’avait jamais cessé de pleurer depuis la deuxième fois. Nonzi lui raconta qu’à 31 ans, encore vierge, elle vivait en esprit, trop souvent, tous les détails sexuels croustillants narrés par sa sœur puis, se masturbait honteusement. Elle précisa qu’avide de vengeance, elle n’avait laissé aucun homme la toucher mais aujourd’hui, tout allait changer. D’un signe de la tête, le molosse à ses côtés ôta le pantalon du journaliste qui, consumé par la peur, avait la bite molle. « Bande ou tu meurs ! » ordonna-t-elle. Cette situation évoqua à Soro Toxic une autre qu’il avait déjà vécue. Mais cette fois-ci, c’était sa dernière plongée dans une femme. Nonzi Koho Guéhi, que disons-nous, Sia Sou Guéhi ressuscitée d’entre les mortes, releva sa jupe, inspira un bon coup, ferma les yeux en se plaçant pile poil au-dessus de la tête chercheuse, s’y empala progressivement en se pinçant les lèvres, de bonheur, de douceur, de douleur. Le long kandjar qu’elle tenait, brisa la cage thoracique du journaliste aussi difficilement que le sexe de ce dernier perçait son vieil hymen endurci. Soro Amadou Ghislain, le grand Soro Toxic, sentit la pointe effilée se faufiler difficilement entre ses os, atteindre son cœur et s’y enfoncer de tout son long. Il ne put retenir tous les liquides de son corps: pipi ou sperme de même que caca et sang s’échappèrent en toute liberté. La vie le quitta dans d’affreux gigotements…

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Cocody, hôtel Ivoire, dans la suite aménagée du douzième étage de la tour Ivoire, trois heures quarante-cinq après le crime…

Le mercenaire Libérien, calma les inquiétudes du rustre ministre. « Ne vous inquiétez pas éminence, Sia Guéhi va s’occuper proprement de ce petit caillou dans votre chaussure. » Malgré cette assurance, le ministre demeurait bougon.

–    Que se passe-t-il encore pour que tu ne sois pas content ? demanda l’autre dignitaire de la République.

–    Vous deux-là même hein, vous êtes bouchés ou quoi ? Vous n’avez pas entendu que l’inspecteur Kipré Bouazo vient ici pour s’occuper de Toxic ? s’emporta le bouillant et brouillon ministre.

–    Tu veux qu’on y fasse quoi ? Hein ! On fait qu… ? demanda l’autre membre du gouvernement.

–    Nous le tuons tout simplement coupa le Libérien.

–    Tu es très fort toi le petit Libérien, intervint le ministre boudeur dans un grand rire…

Yopougon, quelque part dans la forêt du banco, quatre heures après le crime…

Sébastien Kouassi, après avoir expliqué dans les détails le meurtre de la camerounaise s’arrêta. Il voulait souffler un peu avant de commettre son suicide. Il mit le lecteur cd de sa Toyota en marche. Etait-ce une coïncidence ? Etait-ce la vie qui voulait lui dire qu’elle avait agréé à son projet de suicide ? Il ne sut que répondre sinon que d’écouter en pleurs la chanson qui passait. C’était « Lost without you » de Robin Thicke. La voix du chanteur appuyait sur la corde de sa peine comme un grain de riz va réveiller la douleur d’une carie endormie. Il était le chanteur et Cécilia d’où elle était, à présent, devait entendre le premier couplet :

Tell me how you love me more

And how you think I’m sexy baby

But you don’t want nobody else

You don’t want this guy

You don’t want that guy

You wanna, touch yourself when you see me

♦♦♦

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] Le premier coup d’Etat en Côte-d’Ivoire eut lieu le 24 décembre 1999.

[2] Douk Saga de son vrai nom Stéphane Hamidou Doukouré (21 mai 1974-12 octobre 2006) est le créateur du coupé-décalé qui est à la fois une danse, un rythme et un genre musical ayant conquis le monde entier. Dans sa chanson « Douk Saga en fête » il explique l’origine de son mouvement et la manière par laquelle, tel un messie, il a soulagé le peuple ivoirien de ses souffrances quotidiennes. Vous pouvez écouter son album gratuitement sur le site http://www.deezer.com

[3] Mouvement Patriotique de la Côte-d’Ivoire est un mouvement rebelle parti du nord du pays qui a revendiqué les attaques du 19 septembre 2002.

[4] Fengolo est un petit village où il y a eu des massacres ignobles commis à l’époque par des rebelles. Vous pouvez consulter les photos des massacres sur ce site www.cridecoeur.free.fr/fengolo.htm âmes sensibles s’abstenir.

[5] Duékoué est une ville de la Côte-d’Ivoire située à l’ouest du pays, une région forestière et montagneuse. Sa population est essentiellement constituée de Wés, un ensemble ethnique comprenant les wobés, les guérés et les krhans. Cette ville est très proche du Libéria et de la Guinée.

[6] Dégnan est un prénom féminin qui signifie en langue wé « on ne connaît jamais l’avenir ».

[7] Sou et Koho sont des prénoms féminins réservés aux filles jumelles.

[8] Un maquis est un espace aménagé où les gens viennent manger, boire et danser. Ce sont de véritables lieux de rencontre et de défoulement. Les maquis sont, si je peux me permettre de dire, de véritables restaurants « africanisés ».

[9] Il n’est pas rare de voir à l’intérieur du pays, des  jeunes de plus de 20 ans encore au lycée. Ce phénomène est majoritairement dû à leur scolarisation très tardive.

[10] Mouvement Populaire du Grand Ouest.

[11] Front de Libération du Grand Ouest.

[12] Mouvement pour la Justice et la Paix.

[13] « Amadou, je t’aime ! Ne m’abandonne pas je t’en prie ! »

[14] Le guéré est une ethnie de l’ouest de la Côte-d’Ivoire qui fait partie de l’ensemble ethnique que constitue le groupe Wé.

[15] Un « entrer-coucher » signifie en nouchi un studio, un appartement d’une pièce.

[16] « Amadou je t’aime ! Ghislain, je t’aime ! »

[17] « Amadou, je t’aime ! Ne m’abandonne pas je t’en prie ! »

[18] Le MODEL était un mouvement rebelle libérien, qui a sévit lors de la « seconde » guerre du Libéria, qui était formé de libériens originaires de l’est du pays, région frontalière de la Côte d’ivoire, mouvement très bien armé, avec des armes récentes, et combattant le régime de Charles Taylor. Il y avait un grand nombre d’Ivoiriens dans ce mouvement. Leurs armes venaient de Côte d’ivoire, les camps étaient en Côte d’ivoire, le mouvement était financé par le gouvernement ivoirien, le MODEL avait un appui aérien conséquent alors qu’il n’y avait même pas un seul avion de chasse au Libéria. Pour plus d’informations, vous pouvez aller sur ce site : http://forum.afrik.com/index.php?topic=1173.0;wap2