Je ne pouvais faire comme si…chapitre 5 (la suite)

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on novembre 12, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans la 1ère partie du chapitre 5: Sébastien Kouassi jusqu’au dernier moment se disait que ce qu’il voyait n’était pas réel. Il tenta le dernier appel de l’espoir mais en vain…

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancA quelques encablures du camp de gendarmerie d’Agban, trois heures après le crime…

Dans le grésillement de la radio de la Nissan Pick-up Vintage lancée à vive allure sur l’échangeur dans l’axe Plateau-Yopougon, on entendait passer en boucle un appel d’urgence : « OPJ[1] Kilo Bravo[2] ici agent Delta Yankee[3] depuis l’hôtel Ivoire. Message urgent. A vous. » Sandy Nini, les bras solidement fixés sur le volant, le pied au plancher attira l’attention de l’inspecteur Bouazo. « Chef, je pense que c’est pour vous » dit-elle de sa voix de mâle. Tiré d’une petite torpeur, celui-ci ôta l’appareil de son kit d’accroche.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Transmettez. A vous.

L’agent Diomandé Youssouf informa l’inspecteur que, durant une ronde de routine où il vérifiait que les rubalises[4] n’avaient pas été franchies et l’affaire tenue discrète auprès des témoins, il avait remarqué un individu de taille moyenne vêtu d’une tenue de réceptionniste, regarder avec insistance les enquêteurs en plein travail puis, les prendre discrètement en photos avec un téléphone portable sophistiqué. Il était en train de s’approcher de lui quand, l’apercevant, le réceptionniste rangea précipitamment son appareil et s’en alla la tête basse. Cependant, en le regardant s’éloigner silencieusement, il était sûr et certain de l’avoir reconnu. C’était le journaliste Soro Amadou Ghislain alias Soro Toxic qui était passé sous ses yeux.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Répétez tout après individu de taille moyenne. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger[5]. Signale avoir reconnu en tenue de réceptionniste journaliste S…or…o To…x…i…c.

Juste au moment de prononcer le nom de Soro Toxic, un incident de transmission altéra la qualité de la réception audio. L’agent Diomandé Youssouf termina normalement son information par un « à vous » mais, au même moment, dans la voiture, l’inspecteur secouait et frappait vigoureusement le talkie-walkie avec la paume de sa main pour retrouver une qualité convenable de communication.

Quelques secondes énervantes s’écoulèrent…

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Contrôle radio. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. A vous.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Fort et clair[6]. N’ayant pas entendu le nom prononcé, l’inspecteur Kipré Bouazo ordonna à son agent de l’épeler. Il se saisit rapidement d’un stylo et sortit son paquet de cigarettes pour y noter le nom retransmis.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. Sierra Oscar Romeo Oscar Tango Oscar X-ray India Charlie[7]. A vous. L’agent Diomandé Youssouf n’eut même pas le temps de terminer sa diction qu’il entendit un tonitruant « ce n’est pas possible ! Lui ? Il y a une fuite ! Il y a une fuite ! » La violente réaction de l’inspecteur Kipré Bouazo laissa l’agent tout pantois et le fit bégayer : « m..ma…mais…c’est…c’…c’est-à-di…di…di…mais c’est-à-dire que… »

–          Mais c’est-à-dire que vous n’avez pas fait votre travail ! Bande d’incompétents ! hurla l’inspecteur. Sérieusement en colère, il donna de nouvelles instructions à l’agent.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Ordre immédiat d’intercepter individu Sierra Tango. Collationnez[8]. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. Demande d’intercepter immédiatement individu Sierra Tango. A vous.

–          Agent Delta Yankee ici OPJ Kilo Bravo. Faites l’aperçu[9]. A vous.

–          OPJ Kilo Bravo ici agent Delta Yankee. Roger. Aperçu[10]. A vous

–          Agent Delta Yankee. Roger. Terminé.

L’inspecteur Kipré Bouazo reposa violemment le talkie-walkie dans son accroche, inspira profondément et libéra un grand soupir d’embarras. Après trente secondes de réflexion, « rebroussons chemin, cap sur l’hôtel Ivoire, je vais régler ce détail personnellement, de là, j’enverrai une patrouille à notre place récupérer et interroger le concubin de la morte. » ordonna-t-il à Sandy Nini. « De même, il faut que je prévienne le procureur de la République, le barreau de l’ordre des avocats et le Secrétaire Général du PIF. » indiqua-t-il. Quant à l’agent Diomandé Youssouf, poussé par un réflexe de policier, il avait depuis le début entrepris de filer et d’intercepter Soro Toxic. Il était déjà sur ses pas. L’ordre violent donné par l’inspecteur ne faisait, en fait, que confirmer la droite ligne de son initiative.

Cocody, hôtel Ivoire, trois heures après le crime…

Soro Toxic avait rejoint quelques minutes auparavant son frère à l’entrée des cuisines. Cela avait été très facile puisque ce dernier lui avait indiqué le chemin à emprunter pour ne pas éveiller des soupçons. Ils se saluèrent. Le réceptionniste témoin du meurtre exigea une avance pour l’information, ce que contesta fermement le faux réceptionniste. « Nous ne sous sommes pas entendus sur un montant. Tu as dit que je te rétribuerai à la fin de mon enquête, tu attendras la fin de mon enquête, point final. » dit-il. Le vrai réceptionniste plaida une avance parce qu’il était assailli par les problèmes familiaux et devait de l’argent à de méchants usuriers qui lui prélevaient à la source 90% de son maigre salaire. Refus catégorique du faux réceptionniste qui dit encore une fois que tout argent, si argent, lui, Soro Toxic devait donner, ne serait versé qu’à la fin de son enquête. Et encore sous réserve que ce double homicide révèle des trésors de scoop.

–          Je vais te dénoncer tout de suite à la flicaille qui est juste au-dessus de nous, vitupéra le vrai réceptionniste.

–          Ah bon ! J’aimerais bien voir çà, fit un Soro Toxic malicieux. Et quand ils te demanderont comment sais-tu que c’est moi ? que répondras-tu ? Et quand je leur dirai que tu es mon frère et que c’est bien toi qui m’a informé parce que j’ai ton appel dans la mémoire de mon téléphone, imagines-tu la peine que tu récolteras ? Tu as brisé le secret d’une enquête sache-le et, tu es bon pour un petit séjour au gnouf, abruti que tu es.

–          Tu ne me dénonceras jamais. Les journalistes ont pour devoir de protéger leurs sources. C’est dans votre déontologie.

–          Il n’est écrit nulle part qu’un journaliste doit rémunérer sa source. De plus, une source qui veut dénoncer son journaliste ne mérite pas le respect de la déontologie. D’ailleurs, dégage de mon chemin ! C’est décidé non seulement tu n’auras rien de ma part et je te ferai virer. J’ai de quoi mettre la pression sur le directeur général de ce palace pour te faire licencier. Ahuri, le vrai réceptionniste tenta de saisir à la gorge Soro Toxic et arma un dangereux coup de poing. Ce dernier, de manière vive, bloqua la main sur sa gorge, la tordit dans un mouvement supinateur, esquiva aisément un poing déjà dévié de sa trajectoire et contre-attaqua avec un terrible crochet au foie. Le vrai réceptionniste émit un râle de poulet égorgé et, le souffle coupé, s’effondra sur le sol plié en deux, un mince filet de salive s’échappant de sa bouche. Soro Toxic, s’agenouilla près de lui, ricana comme une hyène qu’il était, se releva et partit…

Après avoir emprunté le grand couloir qui longe la salle des conférences, Soro Toxic, de faux documents sous l’aisselle, tourna sur sa droite, se posta pas loin des ascenseurs en ayant une bonne vue sur la scène du crime. Il repensa à son frère et se dit que cet idiot n’avait pas menti. « Bien fait pour lui ! Il avait pensé que, plus grand, il pouvait me démolir. On sait maintenant de nous deux qui dort dans sa bave. » se réjouit-il intérieurement, esquissant un petit sourire carnassier. Deux agents passèrent près de lui. Il fit semblant de laisser tomber ses documents, toussa et se baissa pour les ramasser tout en les priant de l’excuser pour cette maladresse. Il les regarda prendre l’ascenseur. Il se releva et vint se mettre à l’extrême limite des rubans de police. Ses yeux ne manquaient rien de la scène. Les enquêteurs, le comptoir des réceptionnistes, le sang coagulant étalé sur le marbre, le tracé à la craie représentant la posture des victimes après le meurtre, les allées et venues d’agents qui, extrêmement occupés, ne faisaient pas attention à lui.

Il sortit son très petit smartphone acheté par une des ses conquêtes qui importait des marchandises de Dubaï, ouvrit la fonction appareil photo et mitrailla tout ce qu’il voyait. Après quelques minutes de flashage discret, comme Spiderman avec son sixième sens, il se sentit démasqué. Il tourna les yeux sur sa droite et en face de lui, à l’entrée du couloir menant à la salle de cinéma, un policier l’épiait étrangement. Il rangea son téléphone, tourna lestement sur lui-même et reprit le couloir par lequel il venait d’arriver. Se retournant pour voir si ce n’était qu’une méprise de sa part, il fut surpris de voir le même agent, talkie-walkie à l’oreille, le suivre comme un chacal attiré par une charogne.

Il pressa le pas et descendit sur sa gauche les escaliers menant à la célèbre boîte de nuit Le Top Raphia. « Dieu merci ! » se dit-il puisqu’il n’y avait personne. Il hésita entre prendre le chemin à droite menant à la piscine puis tourner à gauche en direction du bowling et des terrains de tennis pour sortir sur le quartier ébrié Blockhaus ou, se cacher dans les toilettes juste sur sa gauche. Il opta pour la deuxième solution, les toilettes.

L’agent Diomandé Youssouf, quelque peu contrarié par les vives remontrances de son chef, descendait les escaliers du Top Raphia, à pas de loup. Il dégaina son pistolet qu’il tint de côté en scrutant les alentours. Il sauta et se plaqua sur la grande porte d’entrée de la boîte de nuit, visant rapidement chaque recoin avec son flingue. Personne ! Il avança lentement, glissant sur le contreplaqué du mur, penchant la tête pour voir si du côté de la piscine ne se trouvait pas le journaliste. Il ne vit rien. Au moment de se retourner pour viser dans les toilettes, il fut surpris par un désarmant coup de coude placé sur la pointe du nez. Le pistolet automatique de l’agent vola et glissa sur les carreaux blancs de l’endroit, cognant les arêtes du mur comme dans un flipper. Soro Toxic, après le coup de coude, envoya un mordant atémi sur la pomme d’Adam du policier, le faucha avec un grand coup de pied à la cheville puis l’immobilisa face contre terre, mains croisées derrière le dos et scellées par son genoux droit.

–          Je ne te veux aucun mal, chuchota-t-il à l’agent de police groggy. J’ai eu une information de choix et je fais mon travail de journaliste. Ton attitude suspicieuse me donne à penser que le meurtre qui a eu lieu ici, a eu pour victimes des personnalités importantes. Il traîna l’agent jusqu’à récupérer son arme juste à côté. Je suis sûr que tu as une famille et que tu ne veux pour rien au monde mourir. Je sais que de toutes les façons je suis démasqué aussi, n’hésiterai-je pas à t’abattre. Donne-moi les noms des victimes tout de suite ! Vite !

–          Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! Je ne sais rien ! Le dossier est classé top secret, pleura l’agent Diomandé.

–          Tu mens! Le journaliste s’énervait. Mon indic m’a dit qu’un ordre de ne pas laisser de fuites s’écouler a été transmis à tous les policiers. Donc, tu es forcément au courant. Tu veux garder le silence, c’est çà ? Bien, tu le garderas à tout jamais alors.

Il arma le pétard et le posa sur la nuque de l’agent.

–          Je…je…je ne sais pas qui est la femme assassinée mais le monsieur s’appelle Kobo Jules-Sésar. C’est le puissant homme d’affaires dont les acquisitions ont été saluées par toute la presse. Il est aussi avocat et s’occupe des affaires opaques du Parti Ivoirien de la Fraternité. Voilà ! Je t’en supplie ne m’abats pas.

–          C’était donc çà ! marmonna Soro Toxic en regardant dans le vide…

Il se souvint qu’il avait déjà entamé une enquête sur la réussite insolente de ce riche personnage. Son meurtre ne pouvait que confirmer les soupçons de malversations qu’il avait sur ce monsieur et son parti politique. L’histoire devenait sérieuse. Se félicitant intérieurement de son coup de bluff, il frappa violemment la nuque du policier avec la crosse rugueuse de son pistolet, l’envoyant brutalement et pour longtemps dans les bras de Morphée. Il le porta jusqu’à une cabine des toilettes, l’y enferma et ressortit en escaladant la porte. Il avait un nom et, foi de Soro Toxic, son enquête allait aboutir…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] Officier de Police Judiciaire.

[2] Dans l’alphabet radio international, Kilo Bravo désigne les lettres K et B. Ici, Kilo Bravo  désigne les initiales de l’inspecteur Kipré Bouazo. En d’autres termes, OPJ Kilo Bravo signifie Officier de Police Judiciaire Kipré Bouazo.

[3] Dans l’alphabet radio international, Delta Yankee désigne les lettres D et Y. Ici, Delta Yankee désigne les initiales de l’agent Diomandé Youssouf.

[4] Dans le jargon policier, une rubalise est un ruban en matière plastique servant à baliser, à délimiter un lieu interdit d’accès momentanément.

[5] Dans la procédure radio, Roger (prononcez à l’anglaise « rodger ») est un terme qui indique que le message précédent a bien été compris par l’interlocuteur.

[6]Dans la procédure radio, « fort et clair » signifie que le signal de la liaison est impeccable.

[7] En alphabet radio international, telle est la manière d’épeler le nom du journaliste Soro Toxic. Cela donne S.O.R.O.T.O.X.I.C.

[8] Dans la procédure radio, « collationnez » est un terme qui ordonne de répéter l’instruction passée.

[9] Dans la procédure radio, « faites l’aperçu » est un terme qui demande à l’interlocuteur s’il a bien compris l’instruction passée et s’il est en mesure de l’exécuter.

[10] Dans la procédure radio, « aperçu » est un terme qui indique à l’interlocuteur que l’on a bien compris l’instruction et que l’on est en mesure de l’exécuter.

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Je ne pouvais faire comme si…chapitre 5

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on novembre 12, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans le chapitre 4: Une romance entre Kobo Jules-Sésar et Cécilia, un concubin de plus en plus torturé, un policier qui se lance, déterminé, sur les traces du meurtre.

Cocody, hôtel Ivoire, environ trente minutes avant le crime…

Tapi dans sa Toyota, Sébastien Kouassi tel un geyser crachait des injures bouillantes. La douce et langoureuse chanson « djôn’maya » de l’interprète Burkinabé Victor Démé, discrètement diffusée par les baffles de sa voiture, n’apaisait aucunement la fureur qui l’habitait désormais. Et dire que cette chanson le transportait tous les matins quand il partait à son boulot en ayant fait un crochet par le Plateau, pour déposer sa promise. Ses narines, grandement ouvertes par le cauchemar se jouant devant ses yeux, rejetaient des flammes rouges fielleuses et impétueuses. On aurait dit un dragon enragé. Le .44 Magnum au poing, il se hissait au-dessus du volant tel un périscope pour voir, malgré les trombes d’eau, dans un coupé Jaguar XF blanc flocon de neige garé à vingt mètres et faiblement éclairé par un des lampadaires du parking, deux profils s’entrecroiser érotiquement. Il se rabaissa, déposa l’arme sur le siège avant passager, se saisit de son téléphone puis appuya furieusement les touches. Il entendit le bip d’appel sonner jusqu’à être basculé sur la messagerie du numéro composé. Il rappela une deuxième fois, la messagerie directement. Dans la Jaguar XF, Césaria Evora, dans une interprétation adagio du titre classique de la grande chanteuse Mexicaine Consuelo Velázquez « besame mucho », accompagnait les étreintes folles de l’amour. Sa voix puissante recouvrait les vibrations plaintives et larmoyantes du téléphone de Cécilia. Et celui-ci, la batterie complètement déchargée, s’éteignit au bout de la sixième vibration. Jules-Sésar, les mains glissant sur les courbes et collines de Cécilia lui souffla, après avoir laissé la pointe concupiscente de sa langue remonter le chemin partant de la base du cou jusqu’au lobe de l’oreille gauche, qu’il était impatient de rejoindre la suite réservée pour eux. Electrisée par les picotements procurés par les caresses linguales de Jules-Sésar, Cécilia acquiesça et lui susurra qu’elle se demandait bien quand se serait-il résolu à quitter ce parking offert aux yeux voyeurs de fantômes rôdeurs. A vrai dire, avertie par une curieuse prémonition, elle avait peur de cette lourde, pluvieuse et étrange pénombre. Elle baissa le miroir de maquillage rétro-éclairé juste au-dessus d’elle puis, se refit très vite une beauté en guise de dernière retouche avant son entrée sur la scène d’un spectacle sexuel haut en couleurs. Jules-Sésar, le bas-ventre douloureux et chauffé par un priape baveur à l’étroit dans un pantalon trop serré, en fit de même. Tout ceci, sous les yeux embusqués et injectés d’une folie vengeresse de Sébastien Kouassi.

Williamsville, dans un immeuble de la résidence Paillet, quinze minutes avant le crime…

La jeune Akissi Kan, brusquement tirée de son sommeil, faillit perdre le pagne noué autour de sa poitrine orgueilleuse en se précipitant pour aller décrocher le téléphone fixe qui hurlait. De sa main gauche, elle empêcha la chute du morceau de tissu puis de la droite, elle répondit avec son accent nasillard propre aux filles baoulé.

–          Allô ! Wan lé li ?[1]

–          Oui Akissi Kan, c’est tonton Sébastien. Ecoute bien ce que je vais te dire, a ti li ?[2]

–          Oui tonton, n’tili ![3]

–          Bien, tantie et moi nous n’allons pas rentrer à la maison ce soir. Très tôt demain matin, tu prends Dahlia et vous allez chez ma mère dans la grande cour familiale à Abobo. Dans notre chambre, il y a de l’argent dans un des tiroirs de la commode de tantie. Tu prends tout ce qu’il y a, tu payes votre transport et tu remets le reste à ma maman. Si elle te demande où nous sommes, tu lui réponds que nous avons décidé de passer le week-end en amoureux à l’hôtel Ivoire. Tu lui dis que dimanche, nous passerons vous récupérer. Et Dahlia, dort-elle ?

–          Oui tonton, Dahlia sou la mi soua lô[4].

–          Ok ! Embrasse-la de ma part.

Sébastien Kouassi mit rapidement fin à la conversation. La petite Akissi, étonnée par cette coupure brusque, eut un mauvais pressentiment. Etaient-ce vraiment des sanglots qu’elle avait perçus dans la voix de son oncle ? Pourquoi lui avait-il parlé d’un ton si martial et excité lui qui d’habitude employait un ton doux et rassurant quand il s’exprimait ? Pourquoi les deux, surtout tantie Cécilia, n’avaient-ils pas pris la peine de la prévenir longtemps auparavant ? Pourtant, sa tante lui avait dit qu’elle ne dormait pas ce week-end à la maison en raison d’un voyage d’affaires à l’étranger. Elle chassa ses doutes en se disant qu’assurément, ces retrouvailles amoureuses à l’hôtel Ivoire, pour secrètes qu’elles étaient, venaient à point nommé pour en finir avec cette atmosphère délétère qui régnait dans la maison depuis trois mois. Quand elle rejoignit sa chambre, elle sursauta en rencontrant les yeux ouverts, inquiets et interrogateurs de la petite Dahlia Laurine Kouassi. Elle vint se coucher près d’elle.

–          Yaki Dahlia, la ekoun ! Nan srè koun wô ![5] Il n’y a rien de grave, susurra Akissi Kan au bébé afin de la rassurer sans trop grande conviction.

A quelques encablures du camp de gendarmerie, trois heures après le crime…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette œuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur. »


[1] Qui est-ce ? En baoulé. Le baoulé est une ethnie du centre de la Côte-d’Ivoire appartenant au grand groupe Akan.

[2] As-tu compris ? En baoulé.

[3] J’ai compris ? En baoulé.

[4] Dahlia dort dans ma chambre. En baoulé.

[5] Pardon Dahlia, rendors-toi ! N’aie pas peur ! En baoulé.

Je ne pouvais faire comme si…chapitre 4

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on novembre 12, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans le chapitre 3: seize heures avant le crime, les victimes prenaient rendez-vous pour une soirée romantique. Soro Toxic quand à lui, arrivait sur les lieux du massacre pour enquêter.

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancDevant un immeuble de la résidence Paillet, entre le cimetière de Williamsville et le zoo d’Abobo, environ trois mois avant le crime…

En face d’eux, sur un mur, dansaient de mystérieuses ombres qui ne les effrayaient nullement pas. Jules-Sésar laissa tranquillement tourner le moteur de sa voiture. Il voulait lui faire profiter encore de l’esthétique et du confort de celle-ci car, pour lui, tout très bon charmeur devait savoir que si déjà une belle voiture avait beaucoup plus d’impact que de jolis mots doux, une voiture de luxe était un joker efficace à tous les coups. Et emplissant de sa pureté cristalline la BMW X6 M, le slow qui passait en fond sonore accomplissait à merveille son travail final de séduction. Les accords mielleux de celui-ci et le timbre de voix soyeux de l’interprète combinées aux caresses froides soufflées par l’air conditionné, voyageaient et se posaient sensuellement sur la peau de Cécilia. Elle était bien comme on dit, les paupières fermées et la tête reposant sur l’épaule droite de Jules-Sésar.

–          Qui chante cette chanson ? En connais-tu les paroles ? demanda une Cécilia énamourée. Si tu peux, un jour, recopie-les pour moi s’il te plaît, pria-t-elle.

–          Ce sont les Righteous brothers qui chantent, deux artistes blancs du sud de la Californie aux Etats-Unis. La chanson qui passe presque sourdement s’appelle « unchained melody », elle est sortie en 1965. C’est un morceau qui est solidement ancré dans l’inconscient collectif depuis qu’il a été associé au succès du film « Ghost » avec feu Patrick Swayze et Demi Moore. Dans ce film, il y a une scène érotique où les deux acteurs après s’être essayés sans succès à la poterie font l’amour. Le réalisateur a bien jugé de mettre cette chanson sur cette scène parce qu’elle est devenue une scène-culte et « unchained melody » une chanson de love par excellence.

Jules-Sésar savait intuitivement que ses explications pédantes avaient fait de l’effet. Il en était sûr parce que juste au moment où il avait abordé la relation entre le film et la chanson, cette dernière s’était terminée, et sa voix de basse avait occupé romantiquement l’espace dans une synchronisation et une harmonie parfaites.

Encouragé par cette petite vanité, Il proposa autre chose.

–          Au lieu de te la recopier, je te la chanterai, veux-tu? Sans plus attendre, il remit la chanson puis, après avoir toussoté deux fois pour dégager ses cordes vocales, entonna le premier couplet :

Oh, my love, my darling,

I’ve hungered for your touch,

A long, lonely time,

And time goes by, so slowly

And time can do so much

Are you still mine?

A la partie « Are you still mine ? » il s’emporta et se perdit dans des aigus dissonants et désopilants: « maaaaaaaaiiiiiine ! », Cécilia pouffa de rire. Elle quitta son épaule, se recroquevilla et laissa éclater un gros fou rire.

–          Wouh ! Argh ! Au secours, je vais mourir. Maman ! Au secours ! KJS, reste dans le droit et le monde des affaires. Faut pas faire tous les chiens du quartier vont s’enfuir et puis les affairés vont se réveiller pour voir qui crie comme un cabri qui sera égorgé là. Wouhou ! D’ailleurs même, dis-moi quelle heure est-il ?

Pendant qu’elle finissait de rire, Jules-Sésar, quelque peu vexé, jura intérieurement de ne chanter que dans sa douche. Là, il ne serait plus la risée ni de Cécilia ni de sa femme Mariam qui, elle aussi, avait failli s’étouffer de rire, un jour où il était d’une grande inspiration.

–          Il est 02 heures 48 minutes du matin ma belle, dit-il.

–          Quoi ? Ce n’est pas possible ! Je dois rentrer Jules. Mon homme va commencer à avoir des doutes. Et même si je ne suis pas encore mariée, je lui dois un minimum d’égard.

Kobo Jules-Sésar réprima difficilement un gros sentiment de jalousie.

–          Tu peux rentrer ma tendresse, répondit-il le coeur contraint. Mais, je pense mériter, quand même, un baiser avant que tu ne me quittes.

Elle s’exécuta et sortit dare-dare du véhicule pour rejoindre son appartement. Assoiffé de ses lèvres, il tenta de la retenir, la suppliant de rester encore un peu. Trop tard ! Elle avait déjà franchi les premières marches de l’escalier de son immeuble. Cécilia pénétra essoufflée dans son appartement. Les ampoules éteintes, elle envisagea de les rallumer puis se ravisa. « Tant pis, je tâtonnerai dans le noir » murmura-t-elle. Elle ôta ses talons, rangea son sac sous ses aisselles et se mit à marcher à pas feutrés comme un félin. Evitant les chaises et meubles du salon, elle emprunta le couloir menant à sa chambre puis, actionna doucement la poignée de celle-ci. Un léger grincement fut à deux doigts de la faire défaillir.

Yopougon, forêt du banco, deux heures 45 après le crime…

Sébastien Kouassi, les yeux fermés et l’index sur la gâchette du revolver qui léchait sa tempe droite, décida de compter jusqu’à trois avant de se griller la cervelle. Il commença nerveusement son décompte : « un…deux…et…et…et…troooiiiiiiiiiiis ! » Il ne savait pas s’il avait crié avant de dire trois, s’il avait dit trois avant de crier ou s’il avait crié en disant trois. Toujours est-il que, les yeux grandement écarquillés et dans un état de tachycardie, il entendait régulièrement un petit « clic…clic…clic…clic…clic » chaque fois qu’il appuyait sur la gâchette. Il resta dans cette position pendant deux minutes, ne comprenant pas pourquoi il était encore en vie. Il retira le gun de sa tête, ouvrit le barillet et vit que celui-ci était vide. Il se souvint qu’il n’avait que deux balles dans son .44 Magnum. Depuis 1999, le commerce des armes étaient devenu très courant en Côte-d’Ivoire et, c’est sans grande peine qu’il parvint à trouver une arme puissante. Il s’était rendu le jour du crime au black Market d’Adjamé, entre midi et treize heures, voir un de ses contacts avec qui il entretenait un réseau parallèle de ventes de téléphones portables appartenant à la compagnie qui l’employait. Il nécessita son concours afin de posséder dans de brefs délais un puissant pistolet. Il n’attendit pas moins d’une heure dans un réduit métallique rouillé avant que son contact ne réapparaisse avec un géant à la mine franchement patibulaire. Ce dernier, déplia un voile rougeâtre très dégueulasse et lui montra un grand pistolet gris anthracite.

–          C’est un .44 Magnum, le revolver le plus puissant du monde, commença par dire l’effrayant expert. Il est destiné avant tout à la chasse du gros gibier. Aux States, il sert à dégommer en un seul coup des animaux tels que le chevreuil et le cerf de Virginie. Imaginez, monsieur, les dégâts causés sur un homme. Je n’ai malheureusement que deux munitions à vous procurer. Elles suffiront largement pour votre projet secret. J’ai gratté leurs numéros et modifié leur forme afin qu’en cas de souci, les flics ne puissent remonter la piste d’une quelconque filière d’approvisionnement. Le voulez-vous toujours ?

Fort impressionné par l’élocution limpide et savante du vendeur qui contrastait avec son visage noir-pétrole aux reliefs tailladés et accidentés, Sébastien n’hésita tout de même pas, et paya le prix nécessaire pour l’acquisition de la terrible arme à feu qu’il conserva toute la journée dans son sac. Néanmoins, par un coup du sort, elle était restée muette au moment où elle devait en finir avec lui. Deux balles ! Une pour Cécilia, une pour lui. Mais le hasard, la chance, la poisse, l’erreur, le manque de timing, le grain de sable, peu importe comment vous appelez tout imprévu survenant dans la marche d’un projet pour le détourner de son objectif, doit toujours être pris en compte même dans les plans les plus finauds. Deux balles ! Une pour Cécilia et une pour ce monsieur. Et lui ? Qu’allait-il devenir ? Après des minutes de réflexion, il coupa le contact de la voiture, en descendit, ôta le ciré qui le recouvrait et le polo Ralph Lauren en dessous, en fit une boule qu’il enfonça comme il put dans le pot d’échappement de sa Toyota Carina 2 couleur vermeil. Il y remonta torse nu et tout trempé. Avec un couteau qu’il trouva dans le coffre à gants, il déchira la tapisserie du siège passager et se nettoya avec ce qu’il put réunir comme tissu. Il avait prévu une mort par asphyxie dans sa voiture comme dans les films asiatiques qu’il regardait. Mais auparavant, le stylo posé sur le tableau de bord, il décida de reprendre et terminer son récit.

« (…) Je fis comme si rien n’avait existé mais, au fond de moi, je sentais une blessure s’écouler lentement. Dès que je vis ma femme pénétrer dans l’immeuble, je me jetai sur le lit tentant de feindre un profond sommeil. Elle ouvrit la porte très lentement, sans même jeter un coup d’œil sur le lit, elle fonça directement vers la douche et, quelques instants après, j’entendis l’eau couler. Comme je maintenais péniblement mes paupières immobiles, je me retournai afin qu’à sa sortie de douche, elle ne vît que mon dos. J’entendis la porte de la douche s’ouvrir puis je sentis un glissement clandestin, si peux dire comme çà, dans les draps. Comme à son habitude, elle jeta sa jambe gauche sur moi et m’enlaça très fort. Elle dégageait une chaleur irradiante qui guérissait tendrement ma blessure naissante et séchait amoureusement mes larmes silencieuses. Mais, je ne voulus pas me retourner afin que celles-ci ne l’alertassent point. Son pubis rasé me râpait légèrement la peau. Je l’entendis soupirer et se blottir plus que jamais contre mon dos comme un enfant le ferait avec sa mère. Et là, son portable vibra. C’était une vibration accompagnée de ce double bip qu’émettent les Nokia lorsqu’ils reçoivent un message. Mes yeux s’ouvrirent brusquement et je devins raide de stupeur. Je la sentis rampant sur le lit, dans un état de panique perceptible, se diriger vers son téléphone et l’éteindre. Elle ne revint plus se blottir contre moi et s’endormit aussitôt. Quant à moi, mon cœur rechargeait mes yeux de larmes de colère et de jalousie. Mais, je ne demandai aucun compte. Il y a trois jours de cela, avec le logiciel que j’ai téléchargé pour pirater ses sms, je suis remonté jusqu’à trois mois environ et je suis tombé sur un qu’elle a reçu à 03 heures 30 du matin : « ma douce, tes lèvres sont comme une fontaine de jouvence qui me rajeunit à chaque fois que je m’y abreuve. KJS.. »

Sébastien Kouassi cria de douleur et se frappa la bouche jusqu’au sang…

Plateau, commissariat du 1er arrondissement, deux heures cinquante cinq minutes après le crime…

Sandy Nini ouvrit la porte du Nissan Pick-up Vintage de la Police Nationale et s’installa au volant.

–          As-tu pris tout le nécessaire ? demanda l’inspecteur Kipré Bouazo, assis à la place du mort.

Sandy lui fit un hochement positif de la tête.

–          Bon ok ! On y va ! lança à la volée l’inspecteur…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette oeuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur.« 

Je ne pouvais faire comme si…chapitre 3

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on novembre 12, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans le chapitre 2: l’inspecteur Kipré Bouazo se montrait perplexe dans le début de cette enquête. Il avait bien raison car un journaliste dérangeant, Soro Toxic, venait de renifler l’odeur d’un scoop.

Riviera palmeraie, dans une grande maison cossue, seize heures avant le crime…

Un homme, la cinquantaine récemment atteinte, fait l’amour dans un grand lit vide. Il gémit, parle avec douceur à une femme imaginaire, caresse ses draps et embrasse son traversin. La scène est drôle et mériterait d’être filmée afin d’être partagée sur tous les réseaux sociaux. Mais, debout devant son lit, une épouse choquée regarde son mari se tortiller comme un vers. Ce n’était pas nouveau de le voir dans une crise de somnambulisme, mais c’était la première fois qu’elle assistait à une crise de somnambulisme pornographique. Une main, comme les pales d’un hélicoptère s’éleva dans les airs et une monumentale claque vint s’abattre sur Kobo Jules-Sésar, le ramenant du septième ciel à la terre ferme. Dans un état d’hébétement, il vit sa femme, l’ire sur le visage et les bras sur les hanches, remuer ses lèvres avec véhémence. Lui, n’entendait que des hurlements vaporeux comme si pendant qu’elle lui gueulait dessus, un tortionnaire lui maintenait la tête sous l’eau. Une deuxième claque administrée à la vitesse de l’éclair lui déboucha les oreilles. « Tu n’es qu’un bon à rien ! Un vieux goujat irresponsable ! » Il voulut placer un « chérie » mais un index vif et brusque l’interrompit sans autre forme de procès. Madame Kobo Mariam née Diakité Madjara Mariam, une belle femme, de petite taille, ronde, un visage poupin dans lequel s’enfonçaient de magnifiques yeux en forme d’amande, indiqua à son époux qu’il était 07 heures 30 du matin et qu’il embauchait dans trente minutes. Il se leva et lui rétorqua que le retard d’un président-directeur général n’avait jamais tué personne et que c’était même le contraire qui était une agression psychologique pour les salariés.

–          Je me fiche pas mal de qui tu es. Je sais deux choses: d’une part tu es mon mari et d’autre part, pour moi, à cause de tes responsabilités, tu dois être le premier à donner l’exemple. Son mari, contrarié, lui indiqua qu’il n’était pas un enfant que l’on dirige comme un pantin et la mit définitivement en garde.

–          La prochaine fois, mes poings répondront de manière disproportionnée à tes sauvageries injustifiées.

–          Essaie seulement une fois pour voir. Ton cœur est mince ! Comme ta pééétasse de Cécilia dont tu ne cessais de répéter le prénom dans ton rêve érotique ne peut ou ne veut rien dire à tes paresses, tu penses que toutes les femmes sont pareilles. » Jules-Sésar fut cloué par la répartie vindicative et caustique de sa femme. Il se rendit compte que même si Mariam était une femme d’âge mûr, qui avait de grandes responsabilités en tant que directrice marketing d’une multinationale agroalimentaire, coulait aussi dans ses veines la violente effronterie des petites filles dioula de Côte-d’Ivoire dont nul ne savait désormais si c’était un cliché ou une réalité.

Elle fit une moue de dédain ponctué d’un « regardez-le avec ses boules à l’air » dit sur un ton agressif et persifleur comme seules les femmes ivoiriennes savent le faire. Elle s’approcha de son mari, se dressa sur la pointe de ses pieds, planta profondément son regard dans le sien et lui tapota le front avec son index droit.

–          Écoute-moi bien ! Toi ! Ecoute-moi trèèès bien ! Jamais tu ne seras un paresseux à mes côtés. De surcroît, sache que, je tolère tes adultères virtuels mais si j’apprends qu’une Cécilia, une Natogoma, une Aurélia, une Rama ou une je ne sais quoi de Déborah ou Fatoumata existe pour de vrai, je te brise les couilles et te fait bouffer ton pénis que j’aurai d’abord découpé puis grillé au barbecue, me comprends-tu? » Elle prononça cette menace en saisissant et pressant violemment les testicules de son époux. Celui-ci ne montra aucun signe de douleur et dans un flegme déboussolant lui dit: « écraser mes bourses ne me fera pas… » Il n’eut pas fini tout son propos que sa femme le tenait déjà dans une fellation bruyante.

Plateau, centre des affaires, quatorze heures avant le crime…

Le tintement de l’ampoule de l’ascenseur de l’immeuble Le Djékanou signala qu’on venait d’arriver au huitième étage. Kobo Jules-Sésar en sortit pianotant un texto sur son Vertu Ascent Ferrari 1947 payé dix-huit mille euros le mois dernier lors d’un voyage d’affaires à Monaco. Il lança un « bonjour » à l’ensemble de ses salariés depuis longtemps plongés dans leur boulot puis, s’enferma dans son bureau. Il déblaya sa table, y tendit ses jambes puis, les mains croisés derrière sa nuque, riva ses yeux sur la photo encadrée où il était avec le Président de la République lors de la remise des « Africa business awards 2008 ». Là, il laissa planer son esprit dans la pièce. Dix minutes plus tard, sa secrétaire lui apporta son café et une pile de journaux parus ce jour. Elle referma très lentement la porte scrutant l’attitude désinvolte et inédite de son patron. Elle en était sûre et certaine, celui-ci était contaminé par la « vendredite » galopante parmi les salariés du cabinet. Une fois la porte refermée, KJS, comme ses amis l’appelaient, récupéra son téléphone dans une poche intérieure de sa veste et fit défiler le menu jusqu’à messages reçus. Un éclair d’amour illumina ses yeux quand il tomba sur ce message: « ce vendredi soir mon cœur n’oublie pas que tu m’as promis un romantique restaurant car moi je n’oublierai pas de corriger ton analphabétisme sexuel hi hi hi…Cécilia ta tigresse adorée qui te croquera d’amour ». Aussitôt, il se souvint de la réponse qu’il avait finie de rédiger dès sa sortie de l’ascenseur: « ma délicieuse cannelle, j’ai une table réservée « au Gibier » et je viendrai avec mon cartable d’écolier rempli de fournitures scolaires. Rdv devant le restau à 19 heures 45. KJS » Il rangea son téléphone, eu une longue pensée coupable pour son épouse, s’imagina en premier lieu les couilles réduites en bouillie et, en second lieu, ligoté et forcé à bouffer son truc, braisé comme un poisson. Un spasme de dégoût le transperça. Il plongea immédiatement dans ses dossiers pour oublier.

Marcory, Boulevard Valéry Giscard d’Estaing, chez un opérateur de téléphonie mobile, treize heures avant le crime…

Serges Boli est un commercial dynamique. D’après les résultats des ventes, il est le deuxième meilleur vendeur juste derrière son ami Sébastien Kouassi. D’ailleurs, en guise de récompense, la Direction leur a promis une prochaine promotion. Serges rentre dans le bureau de Sébastien et le voit atterré. La cravate dénouée et la chemise défaite, ce dernier pleure. Serges, étonné, accourt près de son ami et l’interroge sur le pourquoi de cet état. Au milieu de ses sanglots, ce dernier promet qu’il se suicidera, qu’il la tuera, qu’il se suicidera, qu’il se suicidera parce que vivre avec çà n’est plus possible pour lui.

Serges Boli ferma la porte, revint vers son pote.

–          Djo Sébinho ya quoi ? interrogea-t-il très inquiet. Sébastien Kouassi releva la tête, essuya ses larmes et renifla fortement une grosse morve qui tentait de s’échapper pour ajouter une touche comique à la situation douloureuse qu’il vivait. Il l’avala sans gêne. Gleurp!

–          Je t’ai dit que depuis trois mois c’est bizarre entre Cécilia et moi. Elle garde constamment son téléphone auprès d’elle. Je me doutais qu’elle me cachait des choses donc j’ai téléchargé un logiciel de piratage des sms. Papa, je te laisse lire les messages.

Sébastien Kouassi s’effondra à nouveau en pleurs…

Adjamé-220 logements, pas très loin de Fraternité-Matin, trois heures après le crime…

Soro Toxic était passé au domicile de son frère, sur recommandation de ce dernier, récupérer un de ses vêtements de travail. Ceci devait lui permettre de mieux se fondre dans la foule et mener paisiblement ses enquêtes. Sur le chemin menant à l’hôtel Ivoire, il envoya un texto à son frère. Celui-ci répondit: « ils viennent d’emporter les corps, je t’attends à l’entrée des cuisines. » Soro Toxic remballa son téléphone et écrasa le champignon…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette oeuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur.« 

Je ne pouvais faire comme si…chapitre 2

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on novembre 11, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Précédemment dans le chapitre 1: un couple, deux coups de feu, un crime horrible commis à l’hôtel Ivoire, un assassin seul dans sa voiture pleure des regrets, un policier lance l’enquête.

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancPlateau, commissariat du 1er arrondissement, deux heures environ après le crime…

De retour de l’hôtel Ivoire, l’inspecteur Kipré Bouazo s’isola dans son bureau, s’assit de façon pataude, alluma une mèche et aspira une grande bouffée de fumée qui le fit toussoter. Au dehors, l’orage lapidait de ses grosses gouttes furieuses les tôles du commissariat du 1er arrondissement. Il se leva pour observer ce déchaînement mélancolique de la nature et paraissait silencieusement y prendre goût. Sur les vitres mouillées et embuées de son office, il se projeta le film de tout ce qu’il avait vu et entendu lorsqu’on frappa à sa porte. « Chef c’est moi ! J’ai dans ce colis les photos du crime et l’identité des victimes. » Tout en rejetant nerveusement par ses narines la fumée de la cigarette, il fit signe d’entrer et indiqua à l’agent de police de déposer le paquet sur sa table. « Sandy dit-il, que penses-tu de ce cas ? » Après un raclement de gorge, sa collaboratrice lui répondit qu’a priori elle penchait pour la thèse d’un règlement de compte orchestré par des professionnels. Un léger sourire éclaira son visage. « Un règlement de compte, oui. Un règlement de compte orchestré par des professionnels, non. Nous sommes en présence d’un cas classique de crime passionnel. Cette histoire est très simple dans la mesure où nous devrions rapidement trouver l’assassin mais, elle se complique au niveau de l’impact social qu’aura la révélation de l’identité d’une des victimes. Sandy, vois-tu, je connaissais bien, et peut-être bien toi aussi, l’homme qui vient d’être abattu. »

Cocody, hôtel Ivoire, deux heures trente minutes après le crime…

Dans une aile du deuxième étage de la tour, un détachement de policiers poursuivait la récolte des témoignages. Plusieurs personnes qui prétendaient être des témoins de choix, donnaient des versions différentes et évidemment mensongères. Quand un proclamait que l’assassin avait crié « Marguerite tu es une femme morte! » c’est un autre qui affirmait avoir vu une sanglante bagarre entre l’assassin et ses deux victimes. Ce dernier jura même au policier qui l’interrogeait que « walaï patron ! Je te dis que c’est la femme qui est morte la première parce qu’elle donnait trop de violents coups de talons aiguilles à l’assassin. Il se devait de vite la tuer sinon elle aurait percé percer sa tête. » Un dernier, sûr de son propos, dit tout simplement aux flics: « çà là, ne cherchez plus hein ! Je vous dis que c’est une histoire de pédés, on les connaît à Abidjan ici. L’assassin, c’est un pédé jaloux de son pédé qui l’avait probablement abandonné pour cette femme. » Pauvres policiers qui devaient non seulement se dépêtrer des mensonges iniques rapportés par des quidams ne manquant aucune occasion de jouer les vedettes, mais devaient aussi leur interdire, sous la menace de représailles, de ne piper mot de ce massacre. Pendant ce temps, le réceptionniste avait été placé dans une cellule psychologique d’où, remis de ses émotions, il demanda à être conduit aux toilettes. Profitant d’un moment d’inattention de sa garde rapprochée, il poussa la porte des escaliers et les grimpa quatre à quatre jusqu’au sixième étage. Là, le souffle court, il composa rageusement un numéro. Il tournait sur lui-même, ne cessait de regarder en bas, en haut, à gauche, à droite et de dire : « allez ! Décroche vieux bouc de merde ». Quelques secondes plus tard, il entendit une voix grinçante et aigue dire : « allô ! »

Marcory zone 4, dans une boîte de nuit, deux heures trente cinq après le crime…

Soro Amadou Ghislain, un mec chétif au faciès d’hyène, la quarantaine largement dépassée, la barbe de trois jours élégamment entretenue, venait de siffler sa quatrième tournée de Jack Daniel’s quand son téléphone sonna. Sur l’écran, il vit le prénom de son frère clignoter et bougonna: « que me veut-il encore lui ? J’ai assez de problèmes pour qu’il vienne me demander de l’argent hein. »

Il répondit en utilisant ironiquement son pseudo de journaliste:

–          Allô! Soro Toxic au téléphone.

–          Cà tombe très bien même que je m’adresse au journaliste étant donné que j’ai un vrai scoop pour lui.

–          Ah bon ? Toi, un scoop pour moi ? Sérieusement ? Soro Toxic poussa un grand rire aigu. Son petit-frère Youssouf, un misérable petit réceptionniste dans un grand hôtel, avoir un scoop pour lui le grand journaliste d’investigation aux articles incisifs, haineux et calomnieux plusieurs fois primés parce que de qualité et révélateurs d’énormes scandales ? Il ne pouvait y croire. Habitué à ses éclats de rires railleurs, Youssouf l’interrompit :

–          Tu diras merci à ton petit-frère plus tard, mais pour l’instant écoute-le attentivement… Il y a eu un meurtre à l’hôtel Ivoire sous mes yeux. Je ne sais pas pourquoi mais les policiers m’ont demandé de ne rien révéler. En écoutant aux murs, j’ai entendu certains flics dire que leur chef, qui m’a interrogé, aurait déclaré que l’affaire était hautement sensible c’est pourquoi, il ne devait absolument pas y avoir de fuites. Et là, j’ai pensé que c’était une information exclusive qui devrait te plaire.

–          Sale menteur ! Je ne te crois guère.

–          Ok ! Dépêche-toi dans ce cas de ramener ton corps maigre et décharné à l’hôtel Ivoire pour vérifier. Vieux taré de saint-Thomas !

Le réceptionniste raccrocha, redescendit les escaliers à la même vitesse qu’il les avait montés, poussa lentement la porte des escaliers, s’assura qu’il n’y avait personne dans les environs puis fila comme un félin se réfugier aux toilettes d’où, il sortit en feignant d’être encore sous le choc du meurtre. Quant à Soro Toxic, une lueur effrayante traversa ses yeux. Il commanda et avala d’un trait sa cinquième tournée, se lécha les lèvres et poussa un rire des plus stridents qui effraya même les serveuses et les clients accoudés au bar. Sans conteste, la hyène venait de sentir la charogne de l’autre côté du pont Charles de Gaulle. Mais, une autre scène dramatique se jouait quelque part dans la forêt du banco. Sébastien Kouassi retournait le flingue contre lui et posait doucement le bout refroidi sur sa tempe droite. L’index tremblotant sur la gâchette, il inspirait profondément et fermait les yeux. De ses paupières closes, s’échappaient des larmes qui, telles des laves en fusion, creusaient dans sa poitrine des sillons brûlants de remords…

Riviera palmeraie, dans une grande maison cossue, seize heures avant le crime…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette oeuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur.« 

Je ne pouvais faire comme si…chapitre 1

Posted in Je ne pouvais faire comme si... on novembre 11, 2009 by Edouard AZAGOH-KOUADIO

Edouard AZAGOH-KOUADIO noir et blancCocody, hôtel Ivoire, trente minutes après le crime…

Monsieur l’inspecteur, c’était comme dans un rêve, comme dans un mauvais rêve, je peux vous assurer. J’étais comme d’habitude à mon poste derrière le comptoir de la réception quand un couple, visiblement amoureux, pénétra en courant dans l’hôtel pour se protéger de la pluie torrentielle au dehors et vint me demander une chambre pour la nuit. Ils restèrent là, debouts devant moi, à attendre que je leur tende les formulaires à remplir. La femme se penchait sur l’homme pour le caresser ou lui mordiller tour à tour les deux oreilles. L’homme, gêné, tentait de contenir et repousser ses assauts en lui murmurant: « un peu de retenue Cécilia, quelqu’un pourrait nous voir, tu sais qu’Abidjan est petit. » Il devait être 23 heures 20 ou 25, je ne sais plus. Quelques cinq minutes plus tard, un individu, la tête recouverte par la capuche d’un ciré bleu foncé et portant un pantalon blanc mangé par la boue, fit irruption dans l’enceinte de l’hôtel pendant que le couple remplissait les documents. Il dégaina une arme à feu. Je me cachai sous le comptoir et j’entendis deux retentissants coups de feu.

L’inspecteur Kipré Bouazo nota fidèlement le témoignage du réceptionniste choqué de l’hôtel Ivoire. Juste lui posa-t-il une question: « vous n’avez pas pu voir son visage, pouvez-vous cependant donner une estimation de sa taille? » Celui-ci lui répondit que l’assassin masqué devait mesurer au moins 1.90 mètres et presque comme un robot, il ajouta que « l’assassin a dit Cécilia tu es mon seul et unique bien sur terre comme en enfer.» A côté d’eux, les techniciens des scènes de crime s’employaient à baliser la zone et à commencer leur collecte minutieuse d’indices. L’inspecteur ordonna à ses agents de poursuivre l’interrogatoire des personnes présentes et d’empêcher toute divulgation dans la presse. Il se saisit d’un talkie-walkie, le cala sur la fréquence cryptée de la police nationale et y fournit toutes les descriptions physiques de l’individu à rechercher. Il y rappela encore l’exigence de discrétion absolue et sur ce, il se rendit au commissariat central du Plateau.

Yopougon, forêt du banco, une heure environ après le crime…

Une voiture s’enfonce dans l’obscurité angoissante de la forêt du banco. Elle s’arrête près d’un buisson le moteur toujours en marche et les phares allumés. La pluie qui tombe ce jour, redouble d’intensité et donne du fil à retordre aux essuie-glaces. A l’intérieur du véhicule, un homme nettoie avec fébrilité ses habits. Il a des tâches de sang partout sur lui et tente vainement de les faire disparaître mais, plus ses mains s’activent plus les tâches se transforment en une peinture glauque, vague et indélébile. Il hurle et pleure à en devenir débile. Il ouvre son coffre à gant, se saisit d’un stylo et d’un carnet puis se met à écrire de manière furieuse, brouillonne et prolifique :

« Je m’appelle Sébastien Kouassi, je ne me souviens plus quand avec précision, mais je sais que tout a commencé il y a trois mois, une nuit d’une chaleur infernale où je n’arrivais pas à dormir. S’il ne s’agissait que de cette chaleur étouffante, j’aurai vite trouvé le sommeil sans souci. Mais, il devait être trois heures du matin et de ma fenêtre ouverte, j’entendais, provenant du parking juste en bas, le ronronnement silencieux mais dérangeant d’un moteur de voiture. Qui pouvait bien à cette heure se foutre du sommeil des gens? C’est pourquoi, je me levai et marchai à tâtons jusqu’à ma fenêtre pour voir le perturbateur. Au même moment, une ombre embrassa à pleine bouche une autre puis sortit de l’automobile en toute vitesse. J’entendis une voix étouffée qui tentait de rattraper ce fantôme par un « reviens je t’en prie! Reste encore un peu. » Je venais de voir pour la première fois ma femme, Cécilia Kablan, dans une situation adultérine. Pourtant, ce jour, elle m’avait prévenu qu’elle partait assister à des veillées funèbres. Non! Non! Et non! Ce ne pouvait pas être elle, je ne pouvais pas y croire. Ma femme était une parfaite épouse, nous gagnions de modestes revenus néanmoins tout allait bien pour nous. Notre fille venait de célébrer son premier anniversaire et moi mes trente ans. Cécilia était dans sa vingt-huitième année et venait d’obtenir un premier emploi comme assistante de direction dans une compagnie d’assurances. Moi, je suis conseiller-clientèle dans une compagnie téléphonique. Nous n’étions pas encore mariés mais les démarches traditionnelles étaient déjà entamées. Ce beau décor n’allait pas être perturbé par une vision dont, en fin de compte, je n’étais plus sûr. C’est pourquoi, je fis comme si cette scène n’avait jamais existé… »

A ce niveau de sa rédaction, Sébastien revit la tête de Cécilia et le feu de l’impact. Il n’en revenait pas, il l’avait fait. C’était un mauvais rêve à coup sûr. Il tressaillit en entendant la forte déflagration retentir dans son cerveau. Tout était allé si vite, juste une parole et deux trépas…

Plateau, commissariat du 1er arrondissement, deux heures environ après le crime…

(à suivre)

Une nouvelle écrite par Edouard AZAGOH-KOUADIO.

« Aucune reproduction, même partielle, autres que celles prévues à l’article L122-5 du code de la propriété intellectuelle, ne peut être faite de cette oeuvre sans l’autorisation expresse de l’auteur.«